Grève des enseignants : « d’autres préavis sont déjà rédigés »

Adama Fomba

Une succession de grèves des syndicats signataires du 15 octobre 2016 paralyse l’éducation publique malienne, de la base au secondaire. Depuis la rentrée des classes 2018 – 2019, les huit syndicats réunis sont allés en grève trois fois : 72 heures, 120 heures et 240 heures, qui prennent fin le 1er février.  Pendant ce temps, certaines écoles ont entamé les épreuves du premier trimestre, boudées par les grévistes, qui dénoncent la tenue des évaluations. Adama Fomba, secrétaire général du syndicat des professeurs de l’enseignement secondaire des collectivités (SYPESCO) et porte-parole des syndicats de l’éducation signataires revient sur les revendications, la baisse de niveau des élèves et le programme d’éducation sexuelle complète dans l’éducation.

On assiste à une succession de grèves des syndicats signataires du 15 octobre 2016. Que revendiquez-vous au juste ?

La remarque est réelle. Si les syndicats de l’éducation vont de grève en grève, c’est parce que le gouvernement n’accorde pas assez d’importance à leurs revendications. Cette année, nous avons opté pour la démarche d’inscrire nos actions dans le cadre du  dialogue social. C’est ce qui fait qu’au mois d’octobre nous avons rédigé un cahier de doléances composé de onze points de revendication et que nous avons essayé de rencontrer le ministre de l’Éducation. Malgré toutes les difficultés, nous l’avons vu pour lui soumettre les points de revendication et pour lui permettre de créer un cadre afin de trouver des solutions dans le cadre du dialogue social. Mais, malheureusement, le gouvernement du Mali ne s’est pas inscrit dans cette logique. Nous sommes donc allés à un premier préavis (72 heures) de grève, puis un second de 120 heures. Aujourd’hui, nous avons commencé une grève de 240 heures, soit 10 jours, depuis le lundi 21 janvier 2019, avec 10 points de revendication. Donc si les grèves sont successives  aujourd’hui au Mali, nous pensons que la faute n’est pas du côté des syndicats, mais plutôt au gouvernement du Mali.

Vous aviez onze points de revendication, comment en êtes-vous arrivés à dix ?

Au début, notre cahier de doléances comptait onze points, mais nous avons jugé nécessaire d’en choisir certains et d’en mettre un de côté.

Quels sont les points d’achoppement ?

Il y a l’octroi d’une prime de documentation. On ne peut pas prétendre aller à un enseignement de qualité sans la documentation nécessaire. Les syndicats de l’éducation se sont donné la main pour la demander. Il y a aussi l’octroi d’une prime de logement. On ne peut pas construire un pays sans le personnel enseignant et il faut mettre ce personnel dans le minimum de conditions. Nous demandons aussi l’accès des fonctionnaires des collectivités aux services centraux de l’État.

Il y a aussi deux décrets, le 08/00 et le 08/01 que le gouvernement du Mali a signés et qui violent toutes les lois qui régissent la carrière des enseignants. Nous n’avons pas compris que ces deux décrets aient été signés par le Président de la République. Nous avons estimé que c’étaient des erreurs et nous avons écrit au Président de la République et au Premier ministre pour qu’ils mettent ces deux décrets dans le cadre des différentes lois qui nous régissent. Mais nous avons compris qu’ils l’ont fait sciemment et nous demandons l’annulation de ces deux décrets.

Bien que l’année scolaire 2018 – 2019 ait débuté, les trimestres sont menacés, voire même l’année.  Ne pensez-vous pas que vous demandez l’impossible ?

Pour nous ce n’est pas impossible. Nous sommes des Maliens, nous connaissons un peu la réalité du pays. Ce que nous demandons à l’État n’est pas la mer à boire. L’État n’a pas besoin de la logistique de la Minusma, ni de Barkhane, pour gérer cette histoire. Parmi les dix points, il n’y en a que trois qui ont une incidence financière. L’application de tous les autres relève de la volonté politique. Par exemple l’accès aux services centraux de l’État par les fonctionnaires des collectivités n’a aucune incidence financière, tout comme l’annulation des décrets. La relecture du décret 529, qui parle des examens, a une incidence financière. Mais si nous voulons des examens crédibles, il faut mettre le personnel dans le minimum de conditions. Aujourd’hui nous pensons à l’année scolaire, mais à l’approche des examens de fin d’année tout le monde est inquiet dans ce pays pour leur déroulement, la fuite des sujets, les fraudes, la corruption. C’est parce que le personnel n’est pas mis dans les conditions

De quoi parle le décret dont vous demandez la relecture ?

Il traite de ce que les enseignants surveillants doivent gagner chaque jour. Nous demandons que cela soit revu à la hausse, même pour les présidents de centre. Tous ceux qui surveillent ne sont pas des enseignants du public. Il y a même des gens dont nous ne connaissons pas la provenance ! La relecture va nous permettre de cadrer tout cela, pour pouvoir exiger désormais que les surveillants des examens soient des enseignants fonctionnaires ou des gens identifiables.

Le PM a déjà rencontré l’UNTM mais pas vous. Le gouvernement vous prend-il au sérieux ? 

C’est regrettable. Nous nous sommes posé la question de savoir si l’école est la priorité du Président ou le Premier ministre. Un pays ne peut prétendre aller à un quelconque développement tant que son système éducatif est malade. On a dit la paix, c’est vrai, mais même si vous avez des bombes atomiques, des kalachnikovs, des avions de chasse, tant que vous n’avez pas une génération bien formée pour préparer l’avenir du pays cela n’ira nulle part. Que le PM nous rencontre ou pas, nous savons aujourd’hui que l’école est un point sensible. Ils seront obligés de trouver une solution à nos revendications. Nous prendre au sérieux ou pas dépendra de l’importance qu’ils accordent à l’éducation. L’opinion nationale et internationale nous observe, si toutefois ils ne sont pas dans la logique de se dire que leurs enfants sont en train d’étudier à l’extérieur et qu’ils vont revenir diriger les enfants des pauvres. Si cette logique n’est plus d’actualité, ils doivent accorder un intérêt particulier aux points de revendication des syndicats de l’éducation. Cette année, tous sont en grève.

Pourquoi ne pas négocier et continuer à dispenser les cours ?

C’est ce que nous avons tenté, malheureusement nous avons constaté que le gouvernement n’entend que les préavis de grève. Au mois d’octobre, nous avons rencontré le ministre de l’Éducation, à qui nous avons soumis notre cahier de doléances dans l’objectif de trouver une solution par le dialogue social.

Qui est l’auteur du blocage ?

C’est le gouvernement. Nous avons eu des négociations mais il n’a pas pu faire de propositions concrètes sur cinq points de blocage. Nous allons utiliser tous les moyens qui sont à notre disposition pour la satisfaction de nos doléances.

Vous avez souligné que l’éducation est une priorité, est-ce que vous ne fuyez pas vos responsabilités avec les grèves ?

Non, les enseignants n’ont pas refusé d’enseigner. Notre rôle, nous le connaissons très bien. Si nos points de revendication sont satisfaits, nous demanderons aux camarades de rentrer en classe tout de suite. Il y a des points de revendication qui ne sont pas nouveaux, notamment la documentation et la réglementation des sortants de l’Ensup et des autres grandes écoles.

Vous menacez de prendre les notes des élèves en otage en cas d’évaluation. Pourquoi ?

Ce sont des actions syndicales. C’est pour mettre davantage la pression sur le gouvernement pour qu’enfin il donne satisfaction à nos revendications.

Peut-on craindre une année blanche ?

L’année en cours dépendra de la volonté du gouvernement du Mali, je ne cesse de le dire. Les syndicats posent le problème. On analyse ensemble  la pertinence et la légitimité de revendications et c’est au gouvernement de prendre les dispositions nécessaires pour les satisfaire. Une fois cela fait, les enseignants n’ont aucune raison de rester dehors. 

Certains enfants sont en classe, d’autres non. Ils sont privés de leur droit à l’éducation. Pensez-vous à leur avenir ?

Nous y pensons. Ceux qui sont au dehors sont nos enfants. Vous savez, les enseignants n’ont pas les moyens d’envoyer leurs enfants dans des écoles comme les Castors ou Liberté. Donc ils ne peuvent pas être indifférents à leurs cris de cœur et à leur droit, mais que c’est à l’État de leur faciliter et de leur accorder ce droit en satisfaisant nos points de revendication. Dans les ministères, à la Primature, à la Présidence, peu sont ceux qui ont leurs enfants dans des écoles publiques.

Les élèves du lycée Ba Aminata Diallo sont en classe. Que se passe-t-il ?

Non, ils ne sont pas en cours, ce sont des évaluations du premier trimestre. À Bamako, les écoles ont fait recours aux gens de l’Académie, aux plantons, aux gardiens, à n’importe qui, pour la surveillance. Nous, notre logique, c’est que ces enveloppes ne soient pas corrigées par le personnel enseignant, parce que les épreuves ne se sont pas déroulées dans des conditions pédagogiques. Nous ne pouvons pas nous mêler de cette médiocrité. Si le gouvernement, les académies, le ministère de l’enseignement et le personnel ne sont pas dans cette logique, ces papiers seront corrigés par eux-mêmes.

Après l’épuisement de la grève en cours, le 1er février, est-ce la fin de la grogne ?

Nous sommes prévisibles. Nous sommes dans une logique de planification, d’autres préavis de grève sont rédigés. Au moment opportun nous allons en informer la presse. Pour le moment, la priorité, c’est la satisfaction des doléances.

On parle couramment de la baisse de niveau dans nos écoles et les grèves des enseignants se succèdent. Est-ce que ce sont les enseignants qui n’ont pas le niveau ou bien le problème est-il plutôt lié à la politique de l’éducation ?

Il y a la politique de l’éducation, mais aussi il y a aussi un manque de formation à tous les niveaux, préscolaire, scolaire et même des enseignants. Quelle que soit l’école d’origine d’un enseignant, s’il  n’est pas dans une logique de formation continue c’est difficile. Les choses évoluent. Au niveau de l’enseignement secondaire a été instaurée l’approche par compétence, l’APC. Vous savez, même les inspecteurs ont des difficultés à dispenser une leçon en respectant ses consignes. Si les enseignants ne sont pas formés, cela ne pourra pas aller.

Quelles sont les autres difficultés ?

Il y a aussi la corruption. Parfois nous entendons que des formations sont destinées aux enseignants mais que ce sont des personnes qui sont dans des bureaux qui en bénéficient. La baisse de niveau des enfants aujourd’hui, c’est aussi parce que le temps d’apprentissage n’est pas respecté, il faut le reconnaitre. Bien sûr, il y a des grèves, il y a aussi le manque de formation continue du personnel et l’insuffisance du matériel de formation.

Le gouvernement a voulu introduire dans le système éducatif un programme d’éducation sexuelle complète jugé par les religieux comme faisant la promotion de l’homosexualité. Qu’en pensez-vous ? 

En toute sincérité, nous n’avons été approchés ni de près ni de loin. Nous ne connaissons même pas le contenu du document de façon officielle, nous ne pouvons donc rien en dire. Dans le cadre du partenariat, si nous avions été approchés nous aurions donné notre avis.

Propos recueillis par Mohamed Salaha

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