Peter Maurer, Président du CICR : « Après cette visite, je suis convaincu que nous avons la capacité de faire plus »

Peter Maurer, patron du CICR

Peter Maurer, Président du Comité international de la Croix rouge (CICR), était au Mali en ce début de mois de janvier. Il a rencontré les autorités maliennes ainsi que des bénéficiaires des programmes du CICR dans le Centre et dans le Nord du Mali.  Pour Nord Sud journal, Peter Maurer revient sur les enjeux de sa visite.

Dans quel cadre s’inscrit votre visite au Mali ?

Je suis venu pour me faire une opinion par moi-même de nos opérations dans le pays. Ces opérations se passent bien et donc, si je ne viens pas souvent au Mali, c’est plutôt bon signe. Cela veut dire que mes collègues sur le terrain font bien leur travail et qu’ils ont de bonnes relations avec les acteurs. Je suis soucieux de la dynamique de violence et de son impact au Mali, mais aussi au Sahel. On sait très bien que le Mali n’est pas dans un conflit isolé et qu’il y a des connexions avec les pays voisins et la région dans son ensemble.

Il est clair qu’en 2018, au Mali, il y a eu une récurrence de violences qui nous sollicite. Nous avons constaté que notre action, qui était focalisée sur les victimes dans le Nord du pays, ne suffisait plus, parce que le conflit se transposait de plus en plus vers le Centre. Nous avons donc vu la nécessité de repenser et de recadrer cette opération. 

Après cette visite, je suis convaincu que nous avons la capacité de faire plus. J’espère que nous pourrons élargir notre espace d’intervention pour soulager les souffrances de la population. 

Beaucoup d’institutions comme la vôtre commencent à avoir une stratégie d’action pour l’ensemble de la région. Est-ce que le CICR prépare aussi une stratégie Sahel?

Il y a une stratégie Sahel qui existe depuis longtemps au CICR. Je vous rappelle qu’entre 2001 et 2003, alors que personne au monde ne parlait du Sahel, le CICR avait déjà commencé à s’y implanter, avec l’ouverture de bureaux et de sous-délégations en Mauritanie, au Niger, au Burkina Faso et ici au Mali. Nous sommes convaincus que les dynamiques sahéliennes ont une certaine particularité et, en tant qu’organisation, nous devons nous en occuper. On le voit aujourd’hui avec l’impact du changement climatique. À travers les témoignages recueillis, on comprend que le Sahel est une région où la fragilité de la société est telle qu’un petit changement climatique peut avoir un impact énorme sur la vie de la population.

Votre opération au Mali figure parmi les 20 grandes opérations que vous menez dans le monde. Combien coûte-t-elle ?

Au Mali, notre opération coûte entre 47 et 48 millions de francs suisses. C’est l’une de nos 15 ou 20 plus grosses missions dans le monde. Mais notre obstacle principal, ce ne sont pas les ressources et l’argent, mais plutôt les difficultés d’accès aux sites et la sécurité de nos travailleurs humanitaires.

Vous avez rencontré les autorités maliennes. De quoi avez-vous parlé ?

Nos discussions ont porté essentiellement sur leur soutien à nos activités dans le pays. Il s’agit non seulement des activités liées à l’assistance humanitaire, mais surtout aux visites aux détenus, à la réunification des familles, à la conduite de l’utilisation de la force par les porteurs d’armes. La rencontre avec le Président Ibrahim Boubacar Keita s’est déroulée dans une atmosphère constructive et positive.

On a beaucoup parlé des activités du CICR dans les régions du Centre, de l’appréciation que les autorités ont sur leur capacité de jouer leur rôle d’administration… parce que nous ne voulons pas nous substituer à l’État si ce n’est pas absolument nécessaire.

Est-ce que vous avez rencontré des difficultés avec les autorités maliennes ces derniers temps ?

Il y a une très bonne volonté des autorités et des forces de sécurité maliennes à travailler avec nous et à répondre positivement lorsque nous formulons des critiques de manière confidentielle. Nous sommes contents de la dynamique des relations que nous avons avec les autorités maliennes, mais cela ne signifie pas que le CICR est à 100% satisfait.

Votre mission est fréquemment ciblée par les attaques dans le Nord…

Si nous sommes visés, c’est parce que nous sommes actifs dans des zones où personne d’autre n’apporte de soutien aussi substantiel et profond que le CICR. Donc c’est une appréciation des risques que nous faisons tous les jours. Nous évaluons constamment le rapport entre l’importance, l’impératif d’accéder aux populations qui sont dans le besoin, et la sécurité pour nos collaborateurs, qui doivent agir dans la durée. Ces sont des difficultés énormes que nous rencontrons, mais nous avons été créés pour être actifs dans les lieux les plus difficiles.

Je suis plutôt réconforté quand je regarde aujourd’hui la carte des activités qu’on a réussi à couvrir au Mali, malgré les difficultés et même si c’est précaire. En 2012, lors de ma dernière visite, je me suis arrêté à Mopti parce que je ne pouvais pas aller à Tombouctou ou Kidal. Aujourd’hui, c’est plus facile. Cela reflète le tissu, le réseau que nous avons créé.

À Kidal, on reproche au CICR d’avoir des employés qui ont une certaine affinité avec les groupes armés…

Ça fait partie du jeu. Nos employés font partie de la société, mais j’ai beaucoup insisté sur le fait que quand on travaille avec le CICR on doit adopter un comportement sur le terrain qui reflète ce que l’organisation veut représenter. C’est-à-dire l’humanitaire, neutre, impartial et indépendant. Quand on y regarde de près, on voit qu’il y a certainement, de temps en temps, ici et là, une activité qui peut sembler problématique, mais, dans l’ensemble, je suis extrêmement fier du fait que les Maliens qui travaillent pour nous soient des gens d’une grande loyauté. Ils sont capables de représenter les valeurs du CICR. Si la perception de certains acteurs n’est pas la même que la nôtre, il nous revient de les  convaincre. 

L’environnement dans lequel vous travaillez est complexe…

C’est clair que c’est un environnement particulièrement difficile, à cause de la fragmentation des groupes armés avec lesquels on doit construire un tissu relationnel. C’est un grand défi et, à un certain moment, nous devons constater qu’il est impossible d’agir, en tout cas sur le moment… Cela nous amène à faire des appréciations difficiles tous les jours. Notre capacité à répondre de manière substantielle dépend d’une triangulation. La sécurité que les acteurs nous offrent, l’accès que nous sommes capable de négocier et la volonté de la communauté internationale de nous soutenir. On doit rendre dynamique ce triangle.

Quelle est votre analyse de la situation au Mali ?

Au niveau politique, nous souhaitons que les acteurs agissent de manière responsable pour trouver un cadre inclusif qui permette à tous de se joindre au processus de paix. Ce n’est pas notre devoir à nous de le faire, mais je l’ai dit à tous les acteurs pendant mon voyage. Le meilleur environnement pour nous serait un processus de paix inclusif et équitable, respecté par tous les acteurs. Tant que ce cadre ne sera pas atteint, notre action sera focalisée sur le respect des principes concernant le comportement des acteurs.

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