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Rapport de l’ONU sur le Mali : ceux qui font obstacle à la paix

Un soldat de la Minusma, le 15 août 2015 sur l'aéroport de Kidal (Archives). © Photo MINUSMA/Marco Dormino

Un soldat de la Minusma, le 15 août 2015 sur l’aéroport de Kidal (Archives). © Photo MINUSMA/Marco Dormino

Ils sont membres de groupes armés signataires de l’accord d’Alger, et ont pourtant partie liée avec des groupes terroristes, des trafiquants de drogue ou participent activement à la prédation sur les migrants de passage au Mali. Qui sont les personnalités pointées par les experts de l’ONU ?

C’est un rapport qui fera date. Mais ce sont surtout les suites que lui donneront – ou pas – les membres du Conseil de sécurité de l’ONU qui diront son utilité réelle. Depuis le mois de mars, un groupe d’experts mandaté par le Conseil a rencontré les différentes parties prenantes, des signataires de l’accord de paix d’Alger aux services de renseignement, en passant par les leaders traditionnels. Objectif : documenter l’état d’avancement de la mise en oeuvre de l’accord.

Le constat dressé est accablant : des membres de groupes signataires de l’accord de paix se sont livrés à des activités terroristes. Des liens sont avérés entre des trafiquants de drogue ou d’êtres humains et des éléments de groupes armés signataires, parfois à un haut niveau hiérarchique. Les sommes investies dans le processus de paix via le financement des multiples instances de discussion et de la mise en place des autorités locales intérimaires, n’offrent qu’un trop faible retour sur investissement, quand les fonds arrivent effectivement sur le terrain.

De 2015 à juin 2018, 143 milliards de francs CFA ont été mis sur la table par le gouvernement malien pour le financement des différents plans d’urgence dans le Nord, l’accès de Taoudéni et Ménaka au statut de région ou encore la mise en place du Mécanisme opérationnel de coordination (MOC). Mais sur le terrain, les effets tardent à se faire sentir.

Liens avec des groupes terroristes

Ce rapport confidentiel, intitulé Rapport final du Groupe d’experts créé en application de la résolution 2374 (2017) du Conseil de sécurité sur le Mali, avait déjà en partie fuité dans la presse pendant l’entre-deux-tours de la présidentielle, le 9 août dernier. Certains y ont vu une volonté de rappeler aux acteurs de la crise malienne que, une fois passé le temps du scrutin, la question de l’application de l’accord reviendrait très rapidement au sommet de l’agenda onusien. Et que des sanctions pourraient être prises contre ceux qui jouent l’obstruction.

« Nous n’avons pas observé d’obstruction délibérée de la part de l’une ou l’autre des parties signataires de l’accord », tempère Ruben de Koning, l’un des quatre experts ayant réalisé le rapport, interrogé par Jeune Afrique. « Il y a des menaces qui pèsent sur la mise en oeuvre de l’accord de paix, qui causent des retards, en particulier au niveau des rapports qu’entretiennent certains membres des groupes signataires, ou des groupes dits coopératifs, avec des groupes terroristes ou avec la criminalité organisée ».

Si l’expert onusien met en avant les « progrès et avancées » dans le processus, comme la mise en place des autorités intérimaires et les débuts du MOC, il adresse toutefois une sévère mise en garde. « Quand il y a trop d’intérêt en jeu, la volonté de maintenir les trafics débouche sur une volonté de résister à la réinstallation de l’État dans le Nord ».

Désormais public, le document doit être présenté devant le Conseil de sécurité le 1er septembre. Y figurent les noms de plusieurs responsables de groupes armés. Une autre partie du rapport, restée confidentielle celle-là, comporte une liste restreinte de noms de personnalités que le comité d’experts proposent au Conseil de sécurité de sanctionner. Aucun chef n’y figure, uniquement des membres du « deuxième cercle ». Pour le moment.

Les noms cités par le rapport des experts de l’ONU :

· Siguidi Ag Madit (HCUA – CMA)

Photo : Sylvain Liechti/MINUSMA

Photo : Sylvain Liechti/MINUSMA

Son nom apparaît de manière incidente dans le rapport. Le 18 décembre 2017, les forces de l’opération Barkhane arrêtent Amyata Ag Iddine et Hima Ag Seydaha, « soupçonnés de participer à des activités terroristes ». Les deux hommes, membres de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), sont des proches de Siguidi Ag Madit.

Quelques jours plus tard, le 6 janvier, des assaillants prennent d’assaut une position du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia, proche de Bamako), tuent quatre combattants du groupe et repartent avec des armes, après avoir détruit le poste de radio. Des témoins identifient alors Mohamed Ag Siguidi, le fils de Siguidi Ag Madit, comme ayant dirigé l’opération.

Arrêté le 11 janvier à Ménaka, chez son père, Mohamed Ag Siguidi est toujours en détention. Outre les accusations portant sur l’attaque d’Andéramboukane, la force Barkhane le soupçonne d’être lié avec les jihadistes de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS). Son dossier, instruit par le parquet du pôle judiciaire spécialisé dans la lutte contre le terrorisme, n’était toujours pas bouclé en juillet.

· Salah Ag Ahmed (HCUA)

Capture d’écran/Image de propagande

Capture d’écran/Image de propagande

Le maire de Talataye, dans la région de Gao, est un membre influent du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), également proche, selon plusieurs sources, de Iyad Ag Ghaly. Ce dernier, chef jihadiste le plus recherché au Sahel, est à la tête du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), qui a revendiqué de nombreux attentats, dont la double attaque meurtrière du 2 mars 2018, à Ouagadougou.

La zone de Talataye se distingue aussi par le fait que des véhicules de groupes armés signataires de l’accord sont régulièrement frappés par des attaques à l’engin explosif improvisé, « une technique militaire caractéristique de la guerre asymétrique d’ordinaire utilisée uniquement contre les forces internationales ».

« Des rapports confidentiels indiquent également que les 17 et 18 novembre 2017, Salah Ag Ahmed aurait rencontré Abdallah Ag Albakaye, haut commandant d’Ansar Eddine basé dans le cercle de Tessalit ». Ce dernier assure la liaison entre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn, JNIM) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS).

· Mohamed Ousmane Ag Mohamedoune et Alkassoum Ag Abdoulaye (CPA)

REUTERS/Maimouna Moro

REUTERS/Maimouna Moro

À la tête de la Coalition du peuple de l’Azawad (CPA), fraction dissidente du MNLA, Mohamed Ousmane Ag Mohamedoune est également représentant du parti politique Convergence pour le développement du Mali (Codem) à Tombouctou. Alkassoum Ag Abdoulaye, ancien sous officier de l’armée et déserteur, est pour sa part commandant militaire de la CPA.

Le premier est accusé par les auteurs du rapport d’avoir « très activement contribué à retarder la mise en œuvre de la paix et la réconciliation dans les régions de Tombouctou et Gao, où il a forgé une alliance avec le Mouvement pour le salut de l’Azawad de la tribu des Chamanamas (MSA-C) ».

Mohamed Ousmane Ag Mohamedoune a également été à la manœuvre pour imposer la Coordination des mouvements de l’entente (CME) à la table des négociations, jusqu’au sein « du Mécanisme opérationnel de coordination (MOC) de Gao et du processus de désarmement, de démobilisation et de réintégration. » Un entrisme forcé qui a fortement déplu aux représentants de la CMA, qui y ont vu « une manœuvre destinée à introduire une quatrième partie à l’accord et à affaiblir davantage l’utilité de la CMA ».

« On ne peut pas ignorer le fait que cette intégration forcée de la CME, avec des menaces de violences, pose un problème dans la mise en application de l’accord », insiste Ruben de Koning.

C’est d’ailleurs sur les liens entre la CPA et des groupes armés terroristes que les experts de l’ONU ont rassemblé le plus de preuves tangibles. En l’occurrence, dans des attaques menées contre les forces armées maliennes à Soumpi, devenue la base opérationnelle de la Coalition du peuple de l’Azawad courant 2015.

Le rapport s’arrête en particulier sur deux attaques meurtrières visant les forces armées maliennes à Soumpi, les 24 octobre 2017 et 27 janvier dernier, revendiquées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, de Iyad Ag Ghaly. Le rapport fait état d’« informations crédibles indiquant que le commandant militaire de la CPA, Alkassoum Ag Abdoulaye, avait participé en personne aux deux attaques ».  Le même Alkassoum aurait eu « un rôle déterminant sur le plan de la coordination avec les katibas de la région de Mopti ».

· Ahmoudou Ag Asriw et Baye Coulibaly (Gatia)

Sylvain Liechti/MINUSMA

Sylvain Liechti/MINUSMA

Des membres du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia) sont également nommément cités dans le rapport, qui souligne qu’« Amassin [au sud de Kidal], l’un des bastions du Gatia, est lié au trafic de drogue. » En 2012, la même région était sous contrôle du Mujao, et les trafiquants locaux avaient passé des accords de circonstance avec les jihadistes. Désormais, « au vu de la légitimité acquise par la Plateforme et la CMA en tant que groupes armés signataires, les trafiquants de drogue préfèrent s’en remettre à eux, pour leur protection, plutôt qu’aux groupes armés terroristes », notent les experts.

Ahmoudou Ag Asriw, membre du Gatia qui semble s’être spécialisé dans l’escorte de convois de drogue, y opère « depuis mai 2017 ». Les experts évoquent notamment un convoyage de 4 tonnes de cannabis en direction du Niger, en avril 2018, qui s’est finalement mal terminé : Ahmoudou Ag Asriw a été attaqué par des membres du MNLA, sa cargaison confisquée.

Autre trafic, autre manne : les êtres humains. Selon l’OIM, 100 000 migrants ont été observés en transit au Mali de juin 2016 à avril 2018, avec Gao comme carrefour quasi obligatoire. En février dernier, les autorités ont mené un coup de filet chez les trafiquants présumés. Mais « les arrestations ne visaient pas les principaux passeurs », parmi lesquels Baye Coulibaly.

Celui-ci, associé au Gatia, gère une entreprise de transports entre Gao et Tamanrasset, en Algérie, il « fournit de faux documents de voyage maliens pour faciliter le passage de la frontière algérienne aux migrants non maliens » et lorsque ceux-ci sont refoulés d’Algérie, il les recruteraient au sein du Gatia et les inscriraient au processus de désarmement, démobilisation et réintégration à Gao… Si Baye Coulibaly n’a pas été inquiété, c’est qu’il « bénéficie de la protection des Forces de défense et de sécurité maliennes grâce à des réseaux familiaux », estiment plusieurs sources citées par les experts.

· Mahamadou Ag Rhissa (HCUA)

Il est « le plus emblématique des rapports entre trafic de migrants et groupes armés », écrivent les experts. Mahamadou Ag Rhissa, membre du HCUA, a la haute main sur le passage des migrants à Talhandak, à la frontière entre le Mali et l’Algérie, au nord de Kidal.

Il « retient des femmes en captivité, facilite leur exploitation sexuelle et réclame en échange de leur libération de 150 000 à 175 000 francs CFA (de 300 à 350 dollars) ». Outre ces accusations l’homme est soupçonné de lien avec des groupes terroristes, selon des rapports confidentiels. Arrêté brièvement en octobre 2017, il a été remis en liberté. Le mois suivant, il « aurait participé à une rencontre de groupes armés terroristes à la frontière entre le Mali et l’Algérie ».

JA