CINEMA : Avec « Regard Noir », Aïssa Maïga remonte encore les bretelles du cinéma

Dans son documentaire, Aïssa Maïga prolonge l’essai collectif « Noire n’est pas mon métier » et alerte sur une industrie du cinéma qui ne donne toujours pas sa place aux femmes noires et aux acteurs de couleur en général.

Être une femme dans l’industrie du cinéma, c’est déjà un combat. Être une femme noire, c’est la double peine. Voilà, en gros, ce que raconte le documentaire Regard noir signé de l’actrice française Aïssa Maïga, sorte de suite logique (et parfois redondante) de son ouvrage Noire n’est pas mon métier, paru en mai 2018.

« Finalement, on n’a pas une réelle place ici », dénonçait-elle déjà en 2000, au cours d’une interview face caméra. En 2005, en 2006 et depuis… Aïssa Maïga n’a cessé de souligner, de déclarer, de marteler à quel point les Noirs, et plus spécialement les femmes, souffraient dans le septième art. « Après 20 ans passés à me répéter, ma patience est devenue tout à fait relative », dit-elle en préambule de ce film.

Cela posé, son optimisme et sa ténacité n’ont pas vacillé : elle trouve simplement d’autres moyens que ceux de la parole et de l’écriture pour continuer d’en parler. Pour étayer ce propos (cette fois) illustré, elle fait intervenir des actrices françaises noires et métisses comme Firmine Richard (La Première étoile), Nadège Beausson-Diagne (Plus Belle la vie), Eye Haïdara (Le sens de la fête) ou encore l’ex Miss France et actrice Sonia Rolland.

 

Rôles stigmatisants, stéréotypés

Au fil des témoignages, le documentaire formule ses théories. Peut-être le problème réside-t-il dans le taux de mélanine ? Aux États-Unis, l’actrice mondialement connue Viola Davis (How to get away with murder) témoigne être sans cesse comparée à Meryl Streep sans avoir jamais atteint le même salaire ou le même degré d’opportunités professionnelles. En France, Sara Martins (Meurtres au paradis) témoigne d’un « nivellement dans la carnation plus ou moins acceptable. Moi on me dit souvent : “Toi, ça passe.” » Une autre actrice raconte qu’être noire, ou métisse, peu importe, « ça n’est jamais la bonne couleur ! »

Au « problème » de la couleur s’ajoute celui de la représentation des femmes noires dans l’imaginaire cinématographique (ou du moins celui des scénaristes et des directeurs de casting). Eye Haïdara raconte s’être enthousiasmée pour certains rôles, dont elle précise d’emblée qu’ils ne lui ressemblent pas. Alors qu’elle travaille son personnage, elle s’entend dire : « Ne cherche pas, le personnage, c’est toi ! » Et elle de rétorquer : « Je ne viens pas d’une famille de 50 enfants, je ne suis pas des cités… mais les gens rêvent que sous prétexte de ta couleur de peau, tu aies un père qui ne veuille pas que tu fasses du théâtre et qui donc, te batte, avec une mère qui fait des ménages tard dans la nuit… »

Les femmes noires sont davantage perçues comme des représentantes de leur « race » que comme des femmes actrices

Là où le septième art pourrait réparer l’histoire, raconter les traumatismes liés au colonialisme, à l’esclavage ou simplement démonter les clichés, il les renforce encore et toujours, « pour faire rêver » dénonce Aïssa Maïga. Voilà comment les femmes interrogées par la réalisatrice se trouvent sans cesse exposées à des rôles stigmatisants, stéréotypés.

Interrogée, Alexis McGill Johnson, co-créatrice de l’Institut Perception aux États-Unis, spécialisé sur les questions de représentation des personnes de couleur dans l’univers culturel, explique que les femmes noires sont davantage perçues comme des représentantes de leur « race » que comme des femmes actrices, capables d’incarner n’importe quel rôle au même titre qu’une blanche.

Questions en suspens

Aïssa Maïga glisse aussi en coulisses et interroge des responsables de casting, qui évoquent, pour certains, le peu de candidats de couleur. Elle questionne aussi sa maquilleuse, quelques secondes avant de rejoindre un plateau : « À l’école, on ne t’a pas appris à maquiller les peaux noires ? » La réponse est non. La suite ? Il n’y en a pas. C’est sur ce genre de passage que commence à se dessiner la faiblesse du documentaire. Il fait collection de constats, mais s’abstient de creuser. On aimerait savoir : toutes les écoles de maquillage font-elles l’impasse sur la carnation ? Quelle était cette école ? Y a-t-il dans l’industrie du film un obstacle redondant au maquillage de certaines peaux ? L’exemple semble suffire à faire loi.

Autre élément étonnant, on passe d’un témoignage sur la stigmatisation du rôle des femmes noires en France au traitement de la communauté noire au Brésil (majoritaire, à 54 %) traitée comme une minorité, d’une scène à l’autre, sans saisir le lien.

Aïssa Maïga a passé trois ans à documenter Regard Noir avec des informations puissantes et militantes, qu’elle définit comme « une recherche d’initiatives inclusives dans le cinéma ». Elle dresse le portrait d’une industrie qui peine à avancer et de sociétés toutes confrontées à un sérieux problème de représentation de la diversité. On y parle d’histoire, de colonisation, de traite transatlantique, de la situation française, américaine, brésilienne, de mouvements hors cinéma comme Black Lives Matter, de télévision, de cinéma… Le tout est assez peu digeste pour le spectateur, scotché devant une bibliothèque de remarques, qui ne se répondent pas toujours.

Au-delà des interrogations et des critiques formulées, on attend une chute qui n’arrive jamais. La voix off d’Aïssa Maïga interroge : « Combien de talents ont été sacrifiés au fil des générations ? » La question reste en suspens. Au contraire, elle nous plonge dans le récit captivant de figures masculines et féminines noires du cinéma international comme Ryan Coogler (Black Panther) ou Ava DuVernay, figure de proue du cinéma féministe et indépendant noir.

Ponctué d’envolées lyriques et de moments lourdement poétiques, Regard Noir oscille entre critique et émerveillement face aux stars rencontrées par l’actrice, sans que ne soit vraiment formulé de proposition pour un avenir cinématographique plus divers et réaliste. Quand on a demandé à Aïssa Maïga ce qu’elle proposait concrètement (des quotas ?), là encore, on n’a pas eu de réponse. Les multiples interviews pour la promotion du film avaient été suffisamment fatigantes comme cela.

Source : jeuneafrique.com

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