Côte d’Ivoire : De minneapolis à Abidjan, le débat sur la mémoire coloniale résonne


La scène de Minneapolis a irradié le monde entier. Elle a, au premier chef, irradié ou, plutôt, récapitulé une part majeure de notre histoire occidentale.

En effet, la parole douloureuse prononcée par Georges Floyd – « Je ne peux pas respirer » – aurait pu tout aussi bien être émise par un Africain asservi et attaché dans la cale du navire qui le transportait vers les Amériques coloniales, il y a encore deux siècles. Ou encore par cet autre, un peu plus tard, à l’époque des colonisations européennes de l’Afrique qui, soumise au travail forcé, suait sang et eau pour construire la ligne de chemin de fer Congo-Océan.

Mais elle a aussi précisément irradié en Afrique, notamment à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où des jeunes, y voyant certainement quelques résonances avec cette longue histoire coloniale de violence et de domination, ont entrepris de débaptiser un célèbre boulevard de la capitale économique ivoirienne. Ce boulevard s’appelle le boulevard Giscard d’Estaing. Il y a trente ans, un célèbre artiste ivoirien, Alpha Blondy, l’avait, lui, dans une chanson à succès, rebaptisé « boulevard de la mort » parce que des piétons qui s’étaient risqués à le traverser s’y étaient fait écraser.

On peut évidemment s’étonner qu’en 2020 le nom de l’un de nos présidents soit ainsi encore célébré dans ce qui fut le « fleuron de l’Afrique-Occidentale française ». Et on le peut d’autant mieux que deux autres le sont tout autant : l’avenue François Mitterrand et le pont Charles de Gaulle.   Abidjan : Félix Houphouët-Boigny fait briller trois présidents français Pour comprendre cette affaire de mémoire coloniale, il convient de rappeler que ces honneurs ainsi adressés à nos trois présidents ont été le fait de celui qui, pendant plus de trente ans, a « régné » sur la Côte d’Ivoire : Félix Houphouët-Boigny. Notons, au passage, que lui-même a donné son nom à un autre pont d’Abidjan mais, curieusement, n’a pas eu l’avantage d’avoir le sien dans l’une de nos rues, avenues ou boulevards dans l’Hexagone.

Disparu fin 1993, celui qui fut ministre sous la IVe République et au tout début de la Ve eut des funérailles grandioses à Yamoussoukro (centre de la Côte d’Ivoire), son village natal devenu une sorte de petit Brasília, auxquelles assistèrent tous les grands noms de la V° République, qu’ils fussent de droite ou de gauche. C’était bien le moins, car Félix Houphouët-Boigny fut beaucoup plus que le président de la Côte d’Ivoire. S’appuyant sur un pays qui connut un développement assez exceptionnel jusqu’aux années 1980 (le fameux « miracle ivoirien »), il joua un rôle majeur dans la politique africaine de la France (appelée communément « Françafrique »), aux côtés de Jacques Foccart. Et c’est en quelque sorte à ce titre qu’il s’autorisa à faire briller Abidjan, qualifiée aussi pendant un temps de « vitrine de l’Occident », des noms de nos trois présidents mentionnés.   Mémoire coloniale : une statue en hommage à un gouverneur français Cependant, il n’y a pas que ces noms de nos célèbres compatriotes qui peuvent surprendre lorsqu’on circule dans Abidjan.

On note aussi les noms d’anciens acteurs ou gouverneurs coloniaux, comme si, pour le coup, la Côte d’Ivoire indépendante assumait l’entièreté de son histoire. Au risque, bien sûr, de ne pas prendre en compte des personnalités ivoiriennes qui mériteraient au moins tout autant de figurer dans les espaces publics du pays. Invité à un colloque sur les religions traditionnelles africaines en 1962, Michel Leiris (ethnologue, écrivain et bien d’autres choses encore) vint à Abidjan et, comme à son habitude, tint un carnet de route dans lequel il exprima sa surprise de voir ainsi nombre d’artères de la capitale ivoirienne portées les noms de coloniaux (Feuilles de route en Côte d’Ivoire (octobre 1962, Gradhiva, 30/31, 2001/2002).

Sans doute aurait-il encore été davantage désappointé de constater que, bien plus tard, peu de choses en la matière avaient changé et même qu’au contraire des noms de présidents français agrémentaient les grandes voies modernes d’Abidjan.

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