Entre la Chine et les Etats­Unis, une guerre froide technologique

Huawei, visé par des sanctions américaines, n’est pas seulement l’otage d’un duel commercial. Les Américains refusent que les Chinois, adversaires stratégiques, se hissent au même niveau qu’eux

F ace à l’Amérique, Xi Jinping en appelle aux mânes de Mao Zedong. Le président chinois s’est rendu, lundi 20 mai, à Yudu, dans le Jiangxi, où commença, en 1934, la « Longue Marche » des communistes pour échapper aux nationalistes de Tchang Kaï­chek. Flanqué de son négociateur commercial en chef, Liu He, M. Xi a aussi visité, à Ganzhou, une usine de terres rares, ces métaux indispensables à l’industrie informatique mondiale et largement contrôlés par Pékin. Chacun a compris le message : la Chine se prépare à un long conflit commercial et stratégique avec les Etats­Unis. Elle est prête à en supporter les affres et à riposter. Cette sortie illustre la montée des tensions, alors que les Etats­Unis ont engagé avec la Chine une guerre froide technologique. Huawei, numéro deux mondial des télécoms derrière le coréen Samsung, mais devant l’américain Apple, est dans le collimateur du président Trump. Estimant que le groupe chinois représente un risque pour la sécurité nationale et la vie privée de ses utilisateurs en raison de ses liens étroits avec Pékin, Washington l’a placé sur la liste des entreprises menaçant la sécurité nationale. Les firmes américaines doivent désormais demander une licence avant de commercer avec Huawei – licence dont il a été indiqué qu’elles ne l’obtiendraient pas. Les fournisseurs américains s’exécutent, à commencer par Google. L’entreprise a décidé de priver Huawei de l’accès à certains de ses services, comme le système d’exploitation Android, et applications (Chrome, YouTube, Gmail, Maps). Un coup dur pour le chinois. La décision de Washington touche aussi de grands fabricants américains de semi­conducteurs, tels que Qualcomm ou Intel, ces derniers ayant informé leurs employés qu’ils cesseraient, eux aussi, de fournir Huawei, selon l’agence Bloomberg. Washington a semblé vouloir calmer le jeu, en décrétant, lundi, un délai de quatre­vingt­dix jours avant d’imposer ces sanctions. Tergiversations qui ne font que refléter l’absence de stratégie fiable à la Maison Blanche. Il n’empêche, Huawei est dans la ligne de mire. En Chine, ces sanctions suscitent plus de patriotisme que d’angoisse.

« MOMENT EXTRÊME ET SOMBRE »

Les appels à boycotter Apple en signe de représailles sont nombreux sur Weibo, l’équivalent local de Twitter. Longtemps empreints de retenue, les médias d’Etat chinois ont renforcé leurs programmes patriotiques. Au menu notamment La Bataille de la montagne de Shangganling, une production de 1956 qui relate la résistance héroïque de soldats chinois face aux Américains lors de la guerre de Corée, seul conflit armé qui vit leurs troupes opposées dans des combats directs. Le président de HiSilicon, la filiale de Huawei qui fabrique ses puces électroniques, au cœur de la stratégie d’indépendance technologique du groupe chinois, a écrit un texte passionné à ses employés, le 17 mai, dans lequel il explique que l’entreprise a, de longue date, préparé un plan B, au cas où elle serait privée de produits américains. « Aujourd’hui, la roue de la fortune a tourné, et nous voici arrivés à ce moment extrême et sombre où une supernation bouleverse sans pitié le système industriel mondial », explique He Tingbo. Le patron de Huawei a également répliqué, mardi, en avertissant les Etats­Unis qu’ils « sous­estimaient » son entreprise. « En matière de technologie 5G, ce n’est pas en deux, trois ans que les autres entreprises pourront rattraper Huawei », a souligné Ren Zhengfei, ajoutant : « En cas de difficultés d’approvisionnement [de semi­conducteurs], nous avons des solutions de rechange (…) On ne pourra pas nous isoler du reste du monde. » Trois lectures, pas forcément exclusives, peuvent être faites de la crise Huawei. Première interprétation : les Américains prennent Huawei, fierté nationale chinoise, en otage pour peser sur les négociations commerciales bilatérales. Celles­ci ont capoté, le mois dernier, parce que Xi Jinping aurait fait une erreur d’analyse. Il aurait jugé Donald Trump affaibli par un possible ralentissement économique – inexistant, du moins pour l’instant – et aurait moins cédé que promis aux Américains sur les transferts forcés de technologie et les brevets.

RENVERSEMENT DE LA GLOBALISATION

En riposte, M. Trump a augmenté les droits de douane et attaqué Huawei. « Huawei est devenu un levier clair de la négociation globale américaine. Dans les colloques, on explique que, pour parler à la Chine, il faut parler à Huawei », estime Philippe Le Corre, spécialiste de la Chine à Harvard. Très populaire auprès des consommateurs chinois, le gouvernement de Pékin ne peut pas abandonner cette entreprise, symbole de la Chine innovante. Deuxième lecture : le dossier est en réalité décorrélé, et répond à une inquiétude stratégico­militaire réelle. Les Américains ont de facto banni les produits Huawei de leur territoire depuis 2012 et veulent empêcher l’entreprise de déployer sur la planète la technologie dite de la 5G. Bien plus puissante que la 4G, elle est plus stratégique, puisqu’elle traitera des données très délicates, en lien avec Internet, pour les piloter les voitures autonomes, les équipements médicaux ou les usines. Troisième lecture : il s’agit d’une guerre technologique tout court, les Américains refusant que les Chinois, adversaires stratégiques du XXIe siècle, se hissent au même niveau qu’eux. Dans ce duel, le fait que les Chinois volent, copient, pillent les technologies est secondaire : il ne faut pas qu’ils y aient accès. Depuis un an, on s’est aperçu que les Chinois étaient plus dépendants des Américains que ne le pensaient les observateurs, du fait de leur retard dans les microprocesseurs. Au printemps 2018, il a suffi d’interdire les exportations de puces informatiques pour que ZTE, numéro deux des télécoms chinois, mette la clé sous la porte pendant trois mois. L’administration Trump veut garder cette avance. Si cette stratégie est durable, il s’agit d’un renversement de la globalisation. La diffusion des technologies s’est faite très rapidement depuis un demi­siècle, exportée à coût marginal hors des Etats­Unis et, le cas échéant, d’Europe et du Japon. En voulant isoler la Chine, les Américains créent deux mondes, avec des technologies parallèles, à supposer qu’il soit possible d’éviter les imitations et diffusions technologiques. En tout cas, ils incitent la Chine à développer ses propres technologies, dans tous les domaines, pour s’affranchir durablement des Etats­Unis.

Le Monde

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