Ex-otage Sophie Pétronin, «Ou tu acceptes et tu vas moins souffrir, ou tu résistes, et là, tu vas morfler»

Fortement critiquée à son arrivée en France pour sa conversion à l’islam et pour avoir affirmé vouloir retourner à Gao, l’humanitaire, otage pendant quatre ans dans le nord du Mali, revient pour «Libération» sur sa captivité et l’obligation de se faire à la situation pour ne pas sombrer.

C’est sa dernière interview dans la presse, a-t-elle juré. Après, Sophie Pétronin, la dernière otage française libérée jeudi dernier, aspire à retrouver l’anonymat, dans ce refuge en Suisse où elle se trouve désormais, auprès de sa famille qui s’est battue pour la faire sortir du nord du Mali où elle a été retenue prisonnière pendant près de quatre ans.

Ces propos, confiés à Libération, ont d’autant plus d’intérêt que ses rares interventions publiques depuis sa libération ont pu soulever certaines polémiques. Elle affirme ne pas en avoir été touchée, plus préoccupée par le Mali que par les querelles hexagonales. Mais elle ne retournera pas dans l’immédiat à Gao, contrairement à ce qu’elle avait pu laisser croire à son arrivée à Paris.

Alors qu’on apprenait que de nouvelles attaques jihadistes se sont déroulées mardi au centre du Mali, faisant une vingtaine de victimes, entretien en visio avec une femme de 75 ans qui ne prétend pas imposer de vérité et se contente de relater son expérience. Avant de tourner la page.

Comment allez-vous ?

Je vais très bien, aucun problème. Il me faudra juste un peu de dentiste, d’opticien, et basta. Pendant ma captivité, j’ai été très bien traitée. Hyper respectée. Je mangeais bien, je buvais de l’eau potable à volonté, toujours fraîche. J’ai même eu parfois des chocolats à Noël. J’ai eu des médicaments. Du Voltarène, de l’Advil, ça m’a fait du bien. Et on m’a également remis les 1 500 euros que mon fils a voulu me faire parvenir. Moi, j’ai dit à mes ravisseurs : «On va garder cet argent pour payer des médicaments, ou autre chose.» Mais ils ont protesté : «Non, non, ça c’est à vous !» Je sais que ça peut paraître bizarre, mais je n’ai rien à reprocher à mes ravisseurs. Même si bien sûr, j’étais clairement en captivité.

Pendant près de quatre ans, tout le monde considérait que vous aviez été enlevée par des jihadistes. Et vous, dès votre libération, vous les avez qualifiés de «groupes d’opposants armés», ce qui a pu choquer. Que vous ont-ils dit de leurs revendications ?

Ce sont les mêmes revendications que celles des communautés nomades que je fréquente depuis près de vingt-cinq ans dans cette région. Ils sont touaregs ou bien arabes, et vivent dans des zones reculées. Ça fait des décennies qu’ils réclament le renforcement des structures sanitaires, la construction d’écoles, de puits. Aujourd’hui dans cette zone abandonnée, les femmes meurent encore en couches, après avoir été transportées à dos d’âne au dispensaire le plus proche, parfois à plus de 40 kilomètres de leur campement. Ça arrive tout le temps. A Gao, où se trouve mon ONG, j’ai dû accueillir tellement d’orphelins. Le nord du Mali a connu beaucoup de soulèvements, de rébellions. Il y a eu des accords de paix mais rien n’a changé, et la colère n’a fait que s’accroître. Certes, mais depuis 2012, il y a toute de même aussi une revendication clairement religieuse, la formation de groupes qui se réclament d’Al-Qaeda ou de l’Etat islamique. Il faut leur demander à eux. Bien sûr, les revendications ont évolué. Mais je n’ai pas l’impression que la question religieuse soit réellement centrale. Évidemment, il y a cette aspiration à des règles, une éducation plus propre, plus conforme à leurs croyances. Ne pas laisser par exemple des gamines de 15 ans devenir la proie d’hommes plus âgés qui vont abuser d’elles en leur offrant une bière et un pagne. On est de toute façon en terre d’islam. Mais ce qui prime, c’est le besoin de développement, ne plus être délaissés. Au fond, ils préféreraient que la guerre cesse.

Songez-vous réellement à retourner vivre à Gao, cette ville du nord du Mali où vous vous étiez installée et où vous avez été enlevée ?

J’appartiens un peu à Gao, j’y vivais depuis tant d’années. Quand j’ai été enlevée, mon ONG sur place s’apprêtait à signer un contrat avec Echo, l’agence de développement de l’Union européenne, pour prendre en charge 25 000 enfants souffrant de malnutrition. Heureusement, mon assistant a réussi à relever le défi en mon absence. Il s’est très bien débrouillé. Et puis là-bas il y a aussi ma fille adoptive. Elle n’avait que 14 ans à l’époque de mon enlèvement. Ce fut très dur pour elle d’être privée de sa maman. Aujourd’hui, le gouvernement français est en train de régler les derniers détails administratifs pour qu’elle vienne me retrouver. On se parle tous les jours sur Skype. J’ai bien vu qu’il y a eu beaucoup d’émotion après ma libération à Gao. On m’a répété : «Tout le monde t’attend !» Est-ce que je dois y retourner ? La question se pose mais elle concerne aussi ma famille, mon fils Sébastien qui s’est battu pour ma libération. Dans un premier temps, j’espère retourner un jour avec lui à Bamako, la capitale, qui est sécurisée. Mais dans la situation actuelle il est clair que je ne peux pas m’engager à retourner tout de suite à Gao. Il faut attendre, laisser passer du temps. Regarder ce qui va se passer, s’il y a des accords de paix. Le coup d’Etat du 18 août à Bamako va peut-être changer la donne ? Favoriser enfin des négociations ? La guerre qui se joue au Mali ne mène à rien de toute façon.

Avant votre enlèvement, vous étiez-vous jamais sentie menacée ?

Non jamais. Mais bon… C’est peut-être une erreur d’appréciation de «toubab» [Blanche, ndlr]. Je sortais du centre de santé pour enfants ce jour-là. Il était 16 h 50, je m’en souviens bien car je venais de dire à ma fille qu’il était temps de rentrer. Et devant la porte, ils étaient là. A côté d’un véhicule, des hommes armés. Quelqu’un m’a dit : «Monte, le chef a demandé de te ramener.» Ce n’était pas menaçant, juste un peu direct. Et moi, j’ai pensé qu’il y avait peut-être une urgence de santé. Je n’ai pas tout de suite compris qu’on était en train de m’enlever. Mais quand j’ai finalement réalisé ce qui s’était passé, je me suis dit : «Tu as deux solutions. Ou tu te places dans l’acceptation et tu vas moins souffrir. Ou tu résistes, et là, ma vieille, tu vas morfler.» Et donc je me suis mise dans l’acceptation, et ça a marché…

Vous avez même parlé de «retraite spirituelle» pour évoquer votre captivité.

C’était une vraie captivité, je ne le nie pas. Mais que faire si ce n’est renforcer le côté spirituel justement ? A quoi s’accrocher dans ces cas-là ? Quand on dévale dans un torrent et qu’il y a une pierre, il faut bien s’y accrocher pour éviter de sombrer. Je n’avais pas grand-chose à faire dans la journée. J’ai pensé à Dieu, c’est vrai. Et à mon petit-fils, pour lequel je collectionnais des cailloux pour tapisser le fond d’un aquarium. J’ai perdu les cailloux finalement, mais mon petit-fils était toujours là dans mes pensées. Je lui parlais, ça m’a aidée à tenir.

A propos de Dieu, vous vous êtes également convertie à l’islam pendant votre captivité. On a cru comprendre que c’était de toute façon la religion dominante dans le milieu où vous viviez et aussi celle de votre fille adoptive. Mais c’était aussi celle de vos ravisseurs.

C’est vrai et le fait de partager la même religion facilitait aussi les relations avec eux, les incitait certainement à être compréhensifs avec moi.

Ce ne fut pas toujours le cas pour certains otages que vous avez côtoyés… Que savez-vous de leur sort ?

J’ai passé les deux premiers mois de ma captivité avec l’otage australien, le docteur Arthur Kenneth Elliott [enlevé en janvier 2016 dans le nord du Burkina Faso]. Nos ravisseurs nous encourageaient à faire de l’exercice, alors on faisait des promenades ensemble, on discutait beaucoup. Et puis après, on nous a séparés. Moi, je suis partie à un autre endroit où j’ai rencontré deux autres otages : la Suisse Béatrice Stöckly [enlevée en janvier 2016], puis Gloria Cecilia Argoti, la religieuse colombienne [enlevée en 2017].

Sauf que Béatrice Stöckly a vraisemblablement été exécutée deux mois avant votre libération, comme vous l’avez révélé aux autorités françaises.

Je n’ai rien vu, en réalité. Il semblerait que oui, elle a été exécutée. Ils l’ont emmenée et on a entendu un coup de feu. Mais je n’ai pas vu son corps. Elle avait des relations très compliquées avec nos ravisseurs. Mais aussi avec moi, et encore plus avec Gloria. Je ne peux pas affirmer qu’elle est morte, juste qu’elle a disparu.

A votre arrivée à Paris, vous avez également alerté les autorités sur le sort de Gloria. Est-elle en danger ?

Gloria, j’aimerais qu’on la sorte de là. Sa santé physique est bonne. Mais elle est insomniaque, très nerveuse. Et c’est quelqu’un qui a déjà un peu basculé. Elle est perturbée psychologiquement. Il est donc urgent de faire tout ce qui est possible pour la libérer.

Vos premières déclarations après votre libération ont suscité la polémique, suggérant une certaine ingratitude face au prix payé pour vous permettre de rentrer en France. Ça vous a blessé ?

Sincèrement je ne sais rien des tractations menées pour me libérer, sauf que mon fils s’est beaucoup investi. A plusieurs reprises, mes ravisseurs m’ont dit de me préparer à partir et puis plus rien. Je ne sais pas ce qui s’est joué. Mais les polémiques ne m’ont pas touchée. Je ne veux pas créer de conflits, simplement je ne sais pas mentir. Moi, la seule chose qui m’intéresse désormais, c’est de servir, peut-être pas l’humanité, ce qui serait un peu grandiloquent pour mon 1,57 m. Juste me concentrer sur mon objectif : continuer à soulager la souffrance de ces enfants dont je me suis occupée à Gao. Je vais continuer avec mon assistant sur place. Quitte à le faire à distance.

Liberation.fr

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