[Interview] Mali « 50% des enfants de 5 à 17 ans ne vont pas à l’école », Lucia Elmi, représentante de l’UNICEF au Mali

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L’Unicef se prépare à fêter cette année le 30ème anniversaire de la Convention pour le droit des enfants (CDE) alors qu’au Mali, son bureau est préoccupé par la fermeture de plus de 817 écoles à cause de l’insécurité et par la situation de malnutrition des enfants. Le Mali est parmi les dix pays au monde où les enfants souffrent le plus de la malnutrition. Dans son bureau de Bamako,  Mme Lucia Elmi, représentante de l’UNICEF au Mali depuis juillet 2017, nous a rencontré pour parler de la situation des enfants au Mali mais aussi des défis auxquels cette organisation humanitaire fait face dans un contexte difficile. Quelle est la situation des droits des enfants au Mali ?

Il y a eu des progrès dans plusieurs volets, mais aussi des retards, notamment dans les volets nutrition, protection et éducation des enfants. Il y a toujours des décalages dans le cadre de la vaccination dans certaines régions et des retards dans la prise en charge des enfants victimes de malnutrition aiguë, sévère et chronique. On a constaté ce même gap dans les secteurs de l’éducation et du mariage précoce des enfants. Ces volets sont liés et interdépendants, mais je crois qu’on peut accélérer les programmes pour rattraper le retard afin de faire basculer les indicateurs.

Plus concrètement, où en est la malnutrition au Mali ?

En ce qui concerne la malnutrition des enfants, au Mali nous avons une malnutrition aiguë, modérée ou sévère, qui est une malnutrition basée sur le court terme et peut être due à une période de soudure ou à une crise alimentaire, par exemple. Le Mali est malheureusement classé parmi les 10 pays au monde qui ont le taux le plus élevé de malnutrition aigüe et cela n’a pas changé depuis des années. À l’échelle nationale, un enfant sur 10 souffre de malnutrition aiguë Nous sommes dans une situation d’urgence. Ce chiffre a un impact sur le taux de la malnutrition chronique, qui est la malnutrition des enfants sur une longue durée. Presque un enfant sur 4 souffre de malnutrition chronique.

Quel est l’impact de cette malnutrition ?

Il y a un impact négatif sur l’apprentissage des enfants à l’école et sur leurs capacités à être actifs tous les jours. Un récent rapport du gouvernement malien, avec l’appui de l’Union africaine et du Programme Alimentaire Mondial, révèle que la malnutrition des enfants fait perdre au Mali 4% de son Produit intérieur brut chaque année. Donc la malnutrition, en plus de l’impact négatif sur la santé des enfants, a aussi un impact négatif sur l’économie du pays.

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Quels sont les causes de la malnutrition ?

Les causes sont entre autres la période de soudure, le changement climatique, un taux de croissance de la population qui est énorme, ce qui fait qu’il y a beaucoup de challenges à relever. En 2018, avec l’appui du ministère de la Santé, nous avons pris en change plus de 120 000 enfants de moins de cinq ans qui souffraient de malnutrition aiguë sévère. Malgré les défis, nous avons des résultats positifs.

Le Mali respecte-t-il les droits des enfants ?

Je vous rappelle que le Mali était l’un des premier pays à ratifier la Convention des droits des enfants dont nous allons fêter le 30ème anniversaire cette année. Mais, en plus du pays, tout le monde est responsable du respect des droits des enfants, en commençant par les communautés.

Tous les enfants du Mali n’ont pas accès à l’éducation, à la santé…  À quoi est due cette situation ?

Il y a des facteurs qui sont liés aux conflits, à la pauvreté, au changement climatique… Respecter les droits, c’est donner le droit à la vie dès la naissance. L’acte de naissance, le droit à une identité, est le premier droit d’un enfant, dont beaucoup d’enfants ne bénéficient pas à cause de la crise.

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Quels genres de difficultés les enfants maliens rencontrent-ils ?

L’éducation est un volet prioritaire, qui a besoin de plus d’attentionIl y a presque deux millions d’enfants au Mali qui ne vont pas à l’école, pour plusieurs raisons et dans diverses régions. Il y a des écoles fermées à cause de la crise, il y a un manque d’infrastructures dans certains régions, il y a le travail des enfants… L’une des raisons, c’est le faible taux de scolarisation des filles. 50% des enfants de 5 à 17 ans ne vont pas à l’école et la majorité sont des filles. Au niveau de l’école primaire, il y a eu des progrès mais il y reste encore un taux élevé de filles qui ne complètent pas le cycle fondamental. Cela est dû en grande partie au mariage précoce, qui affecte une fille sur deux au Mali. Il y a aussi le rôle des leaders religieux et communautaires. Quand nous travaillons sur le cas de l’excision par exemple, on se rend compte que c’est un choix imposé par la communauté dans laquelle les gens vivent. Plus de 8 filles sur 10 sont toujours victimes de l’excision au Mali.

Que faire pour trouver une solution ?

Nous sommes au Mali depuis 1960, ce qui fait que nous avons un partenariat très proches avec les communautés, qui nous aident beaucoup pour notre couverture humanitaire. En 2018, nous avons pu scolariser plus de 40 000 enfants, 600 000 ont bénéficié des vaccinations et nous avons appuyé la prise en charge de 120 000 enfants qui souffrent de malnutrition aiguë sévère. Outre cela, nous avons des stratégies de prévention. Au Mali, cela coûte quatre fois plus cher de prendre en charge un enfant mal nourri que de prévenir la malnutrition des enfants

Comment faites-vous pour favoriser la scolarisation des enfants, surtout en milieux d’insécurité ?

Nous appuyons l’État, à travers la formation des enseignants et des volontaires communautaires. Nous travaillons avec les communautés pour favoriser un meilleur climat entre les enseignants et les parents d’élèves. Plus de 100 000 enfants ont reçu des kits scolaires. Nous avons préparé des programmes que nous mettons dans des clés USB pour faciliter l’enseignement des manuels scolaires. Nous avons fourni des tablettes interactives aux enseignants communautaires. Nous travaillons avec le Programme Alimentaire Mondial, qui fournit les cantines scolaires, pour le travail de ciblage des écoles qui sont le plus dans le besoin.

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Comment faites-vous pour mieux protéger les droits des filles ?

Le taux d’excision a diminué au Mali. C’est une diminution légère, mais nous avons réussi à convaincre des gens d’abandonner cette pratique. Le travail se fait aux niveaux locaux et communautaires. Nous assistons le gouvernement pour un projet de loi pour mieux protéger les enfants du mariage précoce et de l’excision.

Comment la crise sécuritaire impacte-t-elle vos activités sur le terrain ?

Nous sommes présents dans toutes les régions du Mali, notamment le centre et le nord, et le fait que nous sommes à côté des populations depuis 1960 a permis une meilleure facilitation. Nous avons une approche intégrée de la santé mère – enfant et du changement de comportement et nous ne nous focalisons pas uniquement sur l’excision, par exemple. Nous travaillons sur la base des principes humanitaires : l’indépendance, la neutralité et l’impartialité. Cela nous permet d’être proches des communautés.

Nous plaçons l’enfant au cœur de nos activités, pas uniquement en tant que bénéficiaire, mais aussi en tant qu’acteur de changement positif. Nous avons formé des milliers d’ambassadeurs de la rentrée scolaire, qui font des plaidoyers pour le retour de leurs camarades déscolarisés à l’école. Les enfants peuvent être des porteurs de messages de la paix et avoir un effet positif énorme sur les décisions des parents.

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