Interview Salif Keita « On ne peut pas confier le pays à quelqu’un qui va mettre cinq ans avant de comprendre les fonds des dossiers »

 

L’artiste malien, Salif Keita va lancer bientôt sur le marché son tout nouvel et « dernier Album », mais s’il compte prendre sa « retraite », de la musique. Bazin tout blanc vêtu, chaine autour du coup et chapeau noir coiffe la tête, c’est à son studio d’enregistrement Moffou à Bamako que Salif Keita nous donne rendez-vous tard dans cette nuit du 20 juin. Il nous parle de son album, de la culture malienne, de son soutien à Soumaila Cissé et de son combat pour protéger les albinos. Interview

Vous avez commencé votre carrière au début des années 1970. Plus de 40 ans après, est-ce que l’envie est toujours là ? Ressentez-vous encore du plaisir à monter sur scène, à chanter ?

Bien sûr, c’est toujours bien de rencontrer les gens, jouer de la musique, les faire danser, les faire réfléchir. C’est ça le côté charme de la scène.

Pourquoi donc votre prochain album, « un autre blanc » sera votre dernier disque alors ?

Rire ! Par ce que je veux aller à la retraite. Je demande pardon à tous mes fans par ce que je ne veux plus faire d’Album encore. Je pense qu’il est temps de se reposer. C’est possible que je fasse un ou deux concerts’ voire morceaux par ans mais je veux sortir du cycle studio-tournée, tournée-studio pour être un plus libre.

Avez-vous donc peur de devenir une « institution », un artiste respecté, mais que l’on ne considère plus comme un défricheur ?

Non je n’ai pas peur. Vous savez la musique dépend aussi de l’éducation et moi, mes deux parents n’ont jamais voulu que je finisse ma vie avec la musique. De leurs vivants, ils ont toujours souhaité que je fasse autre chose que la musique.

Vous avez récemment fait plusieurs collaborations avec MHD. Vous sentez-vous comme un « passeur », comme ayant un rôle de « maitre » pour les jeunes artistes ?

Oui ! Moi-même j’ai été inspiré par d’autres artistes qui étaient plus anciens que moi. Il faut toujours donner de l’expérience aux jeunes artistes et surtout venant d’un artiste qui a quand même connu 50 ans de galère. Je suis à la disposition de la jeune génération.

Certains des grands noms de la scène musicale malienne (Oummou Sangaré pour ne citer qu’elle) ont pris un virage « électro » ces dernières années. C’est ce que vous tentez également dans votre prochain album, tout en maintenant le côté traditionnel. Vous sentez vous à l’aise dans cet entre-deux ?

La musique électro mélangée aux sonorités traditionnelles crée une originalité et c’est très bien, mais ça ne sera pas dans mon prochain cadet. J’ai opté plutôt pour des collaborations avec d’autres artistes comme MHD, Angélique Kidjo, Alpha Blondi, Ladysmith Black Mambazo, et Yemi Alade du Nigeria pour dire adieu a tout le monde.

A La Villette (Paris), vous annonciez la sortie prochaine d’un nouvel album. Quand doit-il paraître ?

Le 26 octobre prochain en Europe.

 Quel jeune artiste malien selon vous peut un jour arriver à votre niveau ?

Ils sont beaucoup, je n’ai pas de crainte à cela, mais la différence entre ma génération et la nouvelle génération réside dans la parole. À notre époque, chaque mot et chaque phrase prononcés dans une chanson sont mesurés dans toutes leurs démentions sociétales. Aujourd’hui c’est n’est pas l’artiste qui chante mais plutôt la machine. Or notre société a encore besoin d’éducation et de sensibilisation à travers la musique et c’est en train de disparaitre malheureusement et ce n’est pas bon pour le Mali.

Alors après Salif Keita l’artiste, doit-on s’attendre à l’homme politique Salif Keita ou plutôt Salif Keita  d’affaires ?

Rire ! Du moment où on est géré par des gens, et il n’y a pas beaucoup d’hommes intègres sur cette terre, il faut participer à ta gestion. Il n’est pas légitime pour moi de rester en dehors de la politique.  On aura toujours besoin de nous pour donner de la voix, donner notre avis, nos conseils. A côté de ça, je peux me reconvertir aussi dans les business ou travailler la terre, être agriculteur. La terre ne trahit jamais !

Vous êtes également présent en politique. En 2013, vous avez appelé à voter IBK, mais cette fois, vous avez changé de camp en appelant à voter Soumaïla Cissé. Pourquoi ce changement ?

Je préfère me réserver encore ces détails. Pendant les élections, j’ai voté pour un candidat et je ne regrette pas d’avoir voté pour lui.

Dans une vidéo peu avant le début de la campagne présidentielle, vous aviez appelé à ne pas voter pour la génération des politiciens de 1991. Pourtant, quelques jours plus tard, vous avez appelé à voter Soumaïla Cissé. N’est-ce pas paradoxal ?

Après cette déclaration, j’avais analysé les programmes de tous les candidats et je me suis rendu compte que le Mali ne pourra pas être confié aux candidats de la nouvelle génération de politiciens. On ne peut pas confier le pays à quelqu’un qui va mettre cinq ans avant de comprendre les fonds des dossiers brulants du pays. Par contre Soumaila Cissé connait bien les dossiers maliens, c’est un bon gestionnaire c’est pour cela que j’ai appelé à voter pour lui.

Comment analyser-vous la guerre entre dogons et peulhs et entre peulhs et bambara dans le centre du pays ?

La guerre de la honte et l’échec de la classe politique. Notre pays était un exemple pour la sous-région en ce qui concerne la cohabitation pacifique entre les ethnies. Grâce à la Sinangouya (cousinage à plaisanterie Ndlr), cette tradition héritée de nos ancêtres, nous avons toujours mis fin aux conflits et si elle ne marche plus, le Mali va disparaitre un jour. Malheureusement on a commencé à perdre nos repères culturels et les leaders religieux sont devenus tous des escrocs, des vagabonds. Ils parlent de Dieu mais ils ne croient pas en lui.

Vous menez depuis des années un combat pour défendre le droit des albinos. Une jeune fille albinos a été tuée près de Bamako en pleine campagne électorale, levant des suspicions de sacrifice rituel. Quelle est votre réaction face à des faits comme ceux-là ?

Silence, puis une larme tombe ! J’ai été sur place et j’ai rencontré un pauvre père et une pauvre mère qui pleurent et qui ont une seule envie, celle de retrouver leur enfant. Mais hélas. Ce n’est pas juste qu’une maman porte son bébé dans son ventre pendant neuf mois puis donne naissance et au moment où elle commence à savourer la joie partagée des choses avec son bébé, d’autres viennent le sacrifier pour le bonheur d’autres enfants. C’est injuste.

Est-ce que vous avez fait quelques choses pour empêcher que ces genres de drames n’arrivent ?

Peu avant les élections, nous avons fait des campagnes de sensibilisation à travers les radios, les réseaux sociaux, la télévision pour éviter ces genres de drame. Mais cela ne veut pas dire qu’on a perdu espoir pour notre combat, au contraire on va se battre jusqu’à la victoire. L’ONU a consacré la journée du 13 juin comme journée d’albinisme. Cette décision a commencé à faire bouger les lignes.

Selon vous, les autorités maliennes sont-elles ce qu’il faut pour arrêter le phénomène ?

Les autorités n’en parlent même pas et ne veulent pas qu’on en parle. Les crimes liés à l’albinisme doivent être confiés à une juridiction internationale et je sais pourquoi j’ai dis ça. Au Mali, On n’a jamais jugé quelqu’un pour ces genres de crimes.

 Propos recueillis par Baba Ahmed, à Bamako

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