Mahamat Assaleh Annadif « Tant que nous ne sommes pas arrivés à sortir cette population des griffes de ces terroristes, le terrorisme a encore des beaux jours devant lui »

Alors que l’application de l’accord de paix progresse depuis la réélection du président malien Ibrahim Boubacar Keita au mois d’août dernier, la paix quant à elle n’est toujours pas de retour au Mali. Au contraire, ces derniers temps, c’est la situation d’insécurité dans le centre du Mali qui inquiète le plus les acteurs impliqués dans le processus de paix. Dans un récent rapport, la FIDH et l’AMDH accusent les groupes armés du centre et l’armée malienne de graves violations des droits de l’homme. 1 200 personnes tuées et plusieurs milliers d’autres déplacées. La MINUSMA, la mission de l’ONU au Mali suit cette situation préoccupante de très près. Mahamet Assaleh Annadif, le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU au Mali et chef de la MINUSMA nous a reçus longuement dans son bureau pour nous livrer son analyse de la situation sécuritaire et l’action de la MINUSMA pour stabiliser le pays. Interview

Nord sud journal : Dans un récent rapport, les associations des droits de l’homme, la FIDH et l’AMDH, accusent l’armée malienne d’exécution extrajudiciaire de 67 personnes toute de l’ethnie peulh dans le centre.

Mahamat Assaleh Annadif : Les Nations Unies appuient l’armée malienne, mais c’est un appui conditionné au respect des droits de l’homme. Nous le faisons avec les Forces de défense et de sécurité malienne (FDSM), tout comme avec Barkhane. C’est dans ce sens que nous avons eu à diligenter des enquêtes quand il y a eu des violations graves de droit de l’homme à Bankass, Ménaka, Kidal et ailleurs. Et à chaque fois nous partageons les conclusions de nos rapports avec le gouvernement malien et nous lui faisons des recommandations. Après les évènements de Bankass, nous avons été informés de la relève de la compagnie incriminée. Des sanctions étaient envisagées par le Gouvernement. Nous suivons cette situation.

En plus des crimes, ce genre d’exactions ne risque-t-il pas de faire retourner les populations contre le gouvernement, surtout que les djihadistes essayent de remplir le vide laissé par l’Etat ?

Nous suivons ces développements, et nous avons eu à documenter un certain nombre d’actes. Nous partageons nos éléments d’information avec le gouvernement (malien Ndlr) et la force Barkhane. Dans le centre, les victimes, c’est la population. Elle est entre le marteau et l’enclume dans une zone où il y a peu de présence de l’Etat. Cette population est prise en otage par les terroristes qui appliquent la charia, règlent des conflits communautaires, et offrent même des services sociaux de base. Ils essaient de remplacer l’Etat. Il faut sortir la population des griffes de ces terroristes.

Tout récemment, le groupe dogon d’auto-défense, Dana Amba-sagou a fait une déclaration qui rompt la trêve qu’ils avaient signée il y a quelques semaines. Pourquoi cette rupture ?

En ce moment, nous recevons des messages contradictoires venant du centre, ce qui rend difficile la lecture de ces évènements, mais une chose est sûre, il y a un problème. Le gouvernement et les autorités locales doivent s’impliquer d’avantage car la protection des populations relève de l’autorité de l’Etat et tous ses démembrements.

La multiplication des groupes armés dans le centre ne rend-t-elle pas le dialogue difficile ?

Disons que la situation devient de plus en plus complexe. Les milices, les groupes armés occupent le vide (laissé par l’Etat Ndlr). Le Plan de sécurisation intégré des régions du centre (PSIRC) initié par le gouvernement est une bonne initiative, et l’ONU a aussi élaboré un « plan centre » basé sur une approche multidimensionnelle. Tous ces programmes visent à protéger les civils et assurer une présence effective de la puissance publique, respectueuse des droits de l’homme. Nous encourageons le gouvernement à prendre le leadership sur la question du centre. Il faut aider les Forces de défenses et de sécurité du Mali (FDSM) à monter en puissance et à occuper le terrain afin que le rôle protecteur de l’Etat puisse être ressenti par les populations. La population a besoin d’être sécurisée, d’être rassurée. Ça, c’est le rôle de la puissance publique.

Le centre du Mali n’est pas pris en compte par l’accord de paix, mais aujourd’hui la situation politico sécuritaire est critique. Est-ce qu’au niveau de la MINUSMA, le volet DDR va s’étendre sur le centre ?

Pour le moment, nous encourageons le gouvernement à s’occuper des jeunes qui ont été déradicalisés afin de favoriser la réconciliation. Nous accompagnons ces jeunes par des projets d’insertion et générateurs de revenus, d’emploi, et de lutte contre la violence intercommunautaire. Je suis sûr que les partenaires au développement répondront positivement aux requêtes (du gouvernement Ndlr).

Le Mali a besoin de quel genre d’armée pour lutter efficacement contre l’insécurité dans toutes ses formes.

Une armée inclusive, représentative, républicaine, et ayant comme boussole, le respect des droits de l’homme. Il faut tous ces éléments pour lutter contre le terrorisme. Il faut aussi s’attaquer aux causes pour lesquelles les gens ont adhéré au discours des terroristes. Nous aidons le gouvernement à diagnostiquer tout cela, et il y a du travail à faire.

Barkhane mène des opérations de plus en plus dans le centre et la région du Gourma. Comment se traduit la Coopération Barkhane-Fama-G5 Sahel dans cette zone ?

On parle beaucoup de cette question de cohabitation FDSM-Barkhane-G5 Sahel. Il faut faire en sorte que ces forces de lutte contre le terrorisme puissent vraiment rassurer les populations, puissent leur donner confiance, afin que les jeunes ne tombent plus entre les mains de milices ou de terroristes. On ne peut pas faire quelque chose dans le centre sans associer les populations, c’est une évidence.

Dans la région du Gourma, certains habitants n’hésitent plus à dire que ces sont les djihadistes qui luttent contre les phénomènes de banditisme et non les forces de l’ordre.

C’est le nouvel élément de langage des djihadistes. C’est de bonne guerre, car jusqu’à preuve de contraire, la situation sécuritaire reste sous contrôle. Aujourd’hui la majeure partie de la population n’est pas libre de ce qu’elle dit : la population est otage de ces terroristes.

A Tombouctou, les djihadistes opèrent régulièrement en pleine ville et certains disent même que des quartiers de la ville sont sous contrôle de AQMI.

Le terrorisme, quand il rentre dans un pays, c’est comme un virus, un cancer dans un corps humain, et pour l’extirper, il faut inscrire l’action dans la durée, avec des moyens appropriés. Les populations locales doivent être inscrites au centre de cette action. Pour cela, il faut qu’elle se sente protégée et sécurisée. Sans sa collaboration il est impossible de vaincre le terrorisme.

Le 12 novembre dernier, un attentat à la voiture piégée qui visait un sous-traitant de UNMAS a coûté la vie à au moins trois civils et plusieurs autres blessés. Comment ce genre d’attentat peut-il encore se produire dans une ville comme Gao où il y a l’armée malienne, Barkhane et la MINUSMA.

Cet attentat est l’illustration d’un manque de collaboration entre la population et les forces sur place. Sinon, comment comprendre qu’un camion ou une voiture à Gao peut sortir d’un garage, bourré d’explosifs, traverser la ville et se diriger vers là où elle s’est faite explosée, sans qu’aucune personne ne puisse alerter les forces de l’ordre ? Il y a un manque de confiance entre les populations et ceux qui sont censés les gouverner. Ce sont ces liens qu’il faut rétablir.

Et pour rétablir ces liens, cela va prendre combien de temps ?

Tant que nous ne sommes pas arrivés à sortir cette population des griffes de ces terroristes, le terrorisme a encore des beaux jours devant lui. C’est le lieu de lancer un appel aux leaders religieux, aux leaders communautaires, aux chefs traditionnels ainsi qu’aux communicateurs traditionnels, pour qu’ils jouent leur rôle auprès des populations en les sensibilisant sur la gravité de la situation car le terrorisme peut détruire un Etat. En somme, les forces vives telles la société civile, les jeunes et les femmes doivent s’impliquer.

Durant les élections on vous a vu multiplier les rencontres aussi bien avec le chef de file de l’opposition qu’avec le gouvernement pour faire bouger les lignes. Est-ce que vous avez un point de satisfaction aujourd’hui?

Le mérite revient d’abord au peuple malien et à sa classe politique qui a fait preuve de maturité. Il y a un an, personne ne croyait aux élections, compte tenu des nombreux défis et de la complexité de la situation. Nous nous sommes tous investis pour la préparation de cette élection. Une loi électorale consensuelle, un audit du fichier électoral par l’OIF (Organisation internationale de la francophonie)… beaucoup du travail a été fait pour que les 2 tours puissent se dérouler dans les meilleurs conditions, et les résultats proclamés par la cour constitutionnelle. Il est vrai que dans ce travail il y a le visible et le non visible.

Selon plusieurs observateurs, votre médiation a été déterminante.

La communauté internationale dans son ensemble, sous la coordination des Nations unies s’est réellement impliquée et si sa médiation a réussi, c’est parce que les maliennes et les maliens lui ont fait confiance. Mais tout ne s’arrête pas aux élections présidentielles. Les textes institutionnels du Mali, notamment la gouvernance électorale ont besoin d’être revisités. Le report des élections législatives offre une occasion pour réussir ces réformes indispensables. Six mois, c’est vite passé. Il faut éviter une situation où nous nous retrouvons à la veille des élections avant de faire les réformes, mais il faut aussi éviter d’arriver à des réformes non consensuelles. Il faut que la classe politique malienne s’arme et qu’elle aborde avec beaucoup de courage et de sérénité les réformes institutionnelles et politiques qui se dessinent.

L’opposition commence déjà à montrer ses muscles. Un premier rassemblement a été gazé par la police, mais elle envisage une marche le 8 décembre prochain.

Je suis conscient qu’il y a une certaine crispation mais le Mali a un besoin réel des réformes tant administratives que politiques et institutionnelles. Pour le Mali, pour l’intérêt du Mali, pour l’avenir des générations à venir, la classe politique doit se faire violence et accepter un vrai débat, pour une vraie réforme de ses institutions.

Propos recueillis par Baba Ahmed

Lire aussi

Mali, violations droits humain, fama,gatia,

Mali : des soldats de l’armée accusés d’avoir exécuté des Touaregs dans le Nord...

Des soldats de l’armée malienne sont accusés par plusieurs témoins d’avoir tué et brûlé trois personnes en...
Cour suprême, Dr Boubou Cissé, Visite, Mali,,

Mali : Cour suprême, le Premier ministre rend visite à la quatrième Institution de la République...

Le Premier ministre, Chef du Gouvernement, Dr Boubou Cissé s’est rendu ce mercredi matin au siège de la Cour Suprêm...
Nour Transport, Mali, Mine

Mali : un passager mort et cinq autres blessés dans l’explosion d’une mine...

Un car de transport en commun de la compagnie Nour Transport en partance pour Gao a été victime d’un engin explosif ...
Révision constitutionnelle, Concertation, Report, Mali,

Mali : report de la concertation nationale  sur la révision constitutionnelle...

Initialement prévue du 23 au 28 avril 2019, la concertation  nationale sur la révision constitutionnelle, est report...