Mali-Algérie : « Tin Zaouatine n’est pas une zone d’ombre, mais une zone obscure »

El-Bekkaï El-Hamal est député de Tamanrasset. Il attire souvent l’attention des autorités sur les problèmes que vit la population du sud du pays. Dans cet entretien, il dresse un tableau inquiétant de la situation à Tin Zaouatine (frontière Mali-Algérie) et d’autres zones frontalières.

Un jeune a été tué lors d’escarmouches à Tin Zaouatine. Que s’est-il réellement passé ?
El-Bekkaï El-Hamal : Selon les informations en ma possession, des jeunes ont procédé, le 15 juin, à l’enlèvement de barbelés installés par les éléments de l’ANP sur la bande frontalière pour protéger la ville. Des escarmouches ont alors éclaté entre les gardes-frontières et des habitants. Ces derniers ont utilisé des pierres, des militaires ont répliqué avec des balles réelles. 

Un habitant est décédé et quatre autres, blessés, ont été transférés à l’hôpital de Tamanrasset. Depuis, le calme est revenu. Ces escarmouches sont certes provoquées par l’installation de barbelés. Mais elles sont, en réalité, le résultat d’un cumul de problèmes qui durent depuis de longues années. C’est la goutte qui a fait déborder le vase. 

Tin Zaouatine est en effet la seule daïra, à l’échelle nationale, qui ne dispose pas de route qui la relie au chef-lieu de wilaya. Imaginez qu’un citoyen de Tin Zaouatine doit débourser 10 000 DA pour un simple aller à Tamanrasset. Un voyage à Tamnarasset coûte donc 20 000 DA. Par comparaison, le voyage de Tamanrasset vers Alger (sur 2 000 km) revient à 3 000 DA. 

Les autorités évoquent la présence de contrebandiers dans la région. Qu’en pensez-vous ?
Tin Zaouatine compte un peu plus de 14 000 habitants. La majorité d’entre eux sont sans emploi. Admettons que 100 d’entre eux travaillent dans la Fonction publique, 100 autres dans le commerce ou 200 bergers. Et les autres ? Ils croisent les bras. L’État n’a pas mis en place des opportunités ou des usines.

La seule unité qui peut absorber le chômage, à savoir la mine d’or, est à l’arrêt depuis 5 ans. Peut-on alors affirmer que 14 000 personnes font toutes de la contrebande ? Cela est anormal. Puis, ceux que certains qualifient de contrebandiers ne sont, pour moi, que des commerçants. Souvent, ce sont des gens qui transportent quelques sacs de semoule ou des vivres vers des zones d’habitations frontalières. 

Mais vous ne pouvez pas nier que le problème de la contrebande existe…
Évidemment. Mais la contrebande existe dans toute l’Algérie. Le phénomène est plus grave que celui qui existe dans le Sud. Puis, le vrai contrebandier ne passe même pas par Tin Zaouatine. Il passe par d’autres chemins. Parfois, il traverse les continents. 

Le problème réside dans le développement et non dans la disponibilité des marchandises. Parce que si vous mettez à ma disposition des marchandises que je ne peux acheter, je serai obligé de les voler. J’ai toujours plaidé pour la protection des zones frontalières des dangers du terrorisme. Les jeunes n’écoutent plus personne. 

Chaque année, 60 à 70 jeunes bacheliers sortent des lycées de Tin Zaouatine. Ils vont faire quoi après leurs études ? Ils retournent dans leur ville et ils sentent qu’ils sont différents des autres jeunes du pays. Et ils entendent parler des “zones d’ombre”. Chez nous, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Nous sommes dans une “zone d’obscurité”.

Si vous voyez la réalité : pas de polyclinique, pas de route, pas de classe adéquate, pas d’eau potable, une bouteille de gaz à 1 000 DA, un sac de semoule de 25 kg à 2 500 DA alors qu’il coûte 400 DA ailleurs. Que peut faire un jeune qui vit dans cette situation ? Il devient spectateur ? Et lorsqu’il revend un sac de semoule de l’autre côté de la frontière, on le prend pour un contrebandier. Ce n’est pas juste.

Vous avez pourtant porté des doléances aux autorités. Quelles étaient les réponses ?
En 2018, lorsque Noureddine Bedoui était ministre de l’Intérieur, il était venu en visite, accompagné de plusieurs ministres pour installer 5 sociétés nationales, chargées de construire une partie de la route qui relie Tamanrasset à Tin Zaouatine. Deux ans après, aucun mètre n’a été réalisé.  Les habitants de Tin Zaouatine sentent qu’ils sont oubliés, négligés.

Cela est lié essentiellement au fait qu’il n’y a même pas de route qui les relie à Tamanrasset. Or, il n’y a ni bus, ni avion, ni un autre moyen de transport qui peut les relier à d’autres régions. Des femmes enceintes sont mortes au cours de  leur  transfert  vers Tamanrasset.  Personnellement, j’ai  écrit  une  lettre ouverte au président Abdelmadjid Tebboune. 

Le mois de mai dernier, j’ai attiré son attention sur le fait que la famine est plus mortelle que le coronavirus. Mais pas de réponse. J’ai écrit également au Premier ministre, Abdelaziz Djerad. Même résultat. Des jeunes de Tin Zaouatine ont présenté des doléances au wali. Pas de réponse. Les habitants de Tin Zaouatine veulent une assistance, veulent que l’État les entende. 

Pourtant, les autorités évoquent des programmes spéciaux pour les zones d’ombre. Cela a-t-il eu un impact à Tin Zaouatine ?
La seule chose que nous avons vue, ce sont des camions remplis de semoule, distribué à la population. On appelle cela “les zones d’ombre”. Puis, vous imaginez deux camions de 10 tonnes ou 20 tonnes destinés à 14 000 habitants.

Nous sommes malheureusement un peuple qui vit grâce aux aides de l’État comme des réfugiés. Les citoyens de Tin Zaouatine ne sont pas des sinistrés pour recevoir des aides. Nous sommes des citoyens qui avons droit au logement, à la nourriture… 

Mais les autorités craignent l’intrusion de groupes terroristes, notamment à partir du Mali. Que proposez-vous pour éviter les amalgames entre le souci sécuritaire et la préservation de la vie des habitants ?
J’ai toujours indiqué que l’armée seule ne peut assurer la sécurité sans la mobilisation de la population locale. Sans une fraternisation entre le peuple et l’armée, on ne peut pas protéger les frontières. Durant la décennie noire, le terrorisme a été vaincu grâce notamment aux Patriotes. On peut toujours ramener des jeunes militaires, mais il faut qu’il y ait la confiance entre les militaires et la population.

À travers le monde, ce n’est pas tant l’idéologie qui alimente le terrorisme. Par contre, le terrorisme est alimenté par la pauvreté. Imaginez un jeune de 25 ans, chômeur, marié avec des enfants, éloigné de Tamanrasset par 500 km de piste, mais proche du Mali. Si quelqu’un vient lui proposer 1 000, 500 ou même 100 dollars et lui demande de tuer, il tuera parce qu’il a faim. Je ne suis pas en train de justifier le terrorisme.

Mais il faut qu’on prenne nos dispositions, parce que ces jeunes n’écoutent plus personne. Ils n’ont peur de personne. Ceux qui nous entourent (les groupes terroristes notamment) sont impitoyables : ils ont de l’argent et ils savent comment manipuler les gens. Ils peuvent mobiliser facilement. C’est pour cela qu’il ne faut pas qu’il y ait une faille entre l’armée et la population locale.

Imaginez qu’une partie de la population de Tin Zaouatine va se soigner à Tessalit (distante de 80 km de la ville), dans un hôpital de l’armée française, grâce notamment à la qualité des prestations et à la proximité géographique. Demain, certains pourront alors dire que “la France nous veut du bien”. Cela se poursuit jusqu’à présent. Et cela pose problème.

Il y a pourtant des structures de santé à Tin Zaouatine…
Lorsqu’en 2017, il y a eu l’épidémie de rougeole, Il y a eu beaucoup de morts et les autorités n’ont pas trouvé où mettre les cadavres, parce que la structure de santé ne compte que deux salles. Il était en plus impossible d’évacuer les gens sur Tamanrasset à cause de l’éloignement et de l’absence de route.

Justement, parmi les revendications que vous avez portées, figure celle relative à l’intégration de jeunes de la région dans l’armée et les services de sécurité en général. Est-ce que cette revendication a été satisfaite
Les jeunes du Sud doivent intégrer les corps de sécurité. Les jeunes sont désormais bien instruits. Et les gens s’engagent. C’est très utile de mettre en place des comités sécuritaires avec la garde communale de la région. Parce qu’en réalité, ce sont les gens de la région qui savent qui vole quoi, qui fait quoi. Un fonctionnaire qui vient d’ailleurs ne peut pas connaître la réalité mieux que les enfants de la région. 

Une coopération avec la société civile locale est impérative pour rétablir la sécurité. Êtes-vous optimiste quant à la réponse des autorités ?
Depuis mon jeune âge, je n’entends que des promesses. Je vous donne un exemple : on nous a promis de l’eau à partir de Tin Zaouatine ou Timiaouine. L’étude a été faite. Mais il n’y a toujours rien.

Ils nous ont promis la réalisation de la route pour mars 2019. Il n’y a toujours rien. Ils ont envoyé des ambulances, mais elles ne peuvent fonctionner parce que les véhicules ne sont pas adaptés au Sahara. 

En plus de Tin Zaouatine, ces problèmes sont partagés par d’autres régions frontalières. Est-il normal de résumer le Sud au cas de Tin Zaouatine ?
De la wilaya d’Illizi à Tindouf, les populations vivent les mêmes problèmes. Nous parlons aujourd’hui de Tin Zaouatine, parce qu’un incident s’y est produit comme ce fut le cas à Bordj Badji-Mokhtar. Mais les mêmes revendications sont posées.

Même dans la commune de Tamanrasset qui compte 36 villages, les gens vivent par la grâce de Dieu. Il y a ceux qui perçoivent les 4 000 DA du filet social. Cela suffit à peine à payer un sac de semoule ou à payer le transport jusqu’à la ville. Pourtant, les gens de la région sont les premiers à voter. Lors des dernières élections, nous avions voté non pas pour Tebboune ou quelqu’un d’autre. 

Nous l’avons fait par responsabilité pour que l’Algérie ait un président. La générosité des habitants peut être exploitée par d’autres, à d’autres desseins. Nous sommes au 21e siècle. Les réseaux sociaux peuvent être exploités pour détourner nos jeunes.  

Mais ne pensez-vous pas que l’État est confronté à des raisons objectives. À commencer par l’éloignement entre les groupements de populations ou la difficulté de trouver des entreprises de réalisation ?
Nous avons un projet d’hôpital de 60 lits à Tin Zaouatine. Il y a eu deux appels d’offres infructueux. Au troisième appel d’offres, il y a eu proposition de deux blocs. Mais le problème est ailleurs. 

Le projet a été budgétisé en 2018, mais lancé en 2020. On reste donc dans l’infructuosité ou la demande de réévaluation. C’est pour cela que j’insiste sur un ministère spécial pour qu’il puisse donner des marchés de gré à gré à des entreprises publiques. Et elles existent celles qui ont les compétences pour cela.   

Puis, l’État peut trouver des solutions afin de dépasser ces contraintes. Il s’agit de la vie et de la mort de citoyens. Les routes sont devenues, aujourd’hui, indispensables à la vie. Les entreprises existent. C’est la volonté politique qui manque. La preuve est  que certains cadres viennent pour apprendre ici et partir ailleurs. Si on laissait les walis choisir les cadres, ce serait peut-être plus efficace.

Liberté

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