DÉCOUPAGE TERRITORIAL: Ousmane SY « Ce genre d’exercice doit commencer de la base vers le sommet et prendre entre un et deux ans»

Img Ousmane SY, ancien ministre malien de l'administration territorial du Mali

L’ancien ministre de l’Administration territoriale et des Collectivités locales, Ousmane Sy, 69 ans, est considéré comme le père de la décentralisation au Mali pour avoir mené les travaux des communalisations du pays dans les années 90. Aujourd’hui consultant indépendant, il nous livre sa vision sur le projet de découpage territorial qui fait débat en ce moment. INTERVIEW

Aujourd’hui encore Ousmane Sy a les études du projet de régionalisation prévu après la création des communes, en 1994, mais, avec le temps, il a pris ses distances avec la scène politique pour se consacrer à son cabinet de consultations. Depuis que le sujet du redécoupage territorial est revenu dans l’actualité, il n’a pas voulu jusque-là se prononcer, malgré les nombreuses sollicitations des medias. « J’ai dit qu’il n’était pas l’heure pour moi de le faire », nous a-t-il dit. Finalement, en exclusivité, ce natif de Bandiagara a accepté de répondre aux questions de Nord Sud journal.

Nord sud journal : Que pensez-vous du débat autour du projet de redécoupage territorial ?

Ousmane Sy : Ce débat n’est pas nouveau au Mali. Il s’agit de la réorganisation du territoire pour aller vers la stabilité, la crédibilité et une légitimité plus forte de l’État. Si on oublie cela, le débat n’aura plus de sens. Mais on a l’impression qu’il s’agit d’opérations politiciennes que personne ne comprend. On vit une crise profonde et il n’y a pas dix milles solutions, on doit réformer le pays. La grande majorité des Maliens d’aujourd’hui n’a pas connu le 26 mars. Il faut construire un nouveau Mali, simplement parce que ce qui fait l’essentiel a évolué, que le monde a évolué et que nous ne pouvons pas rester en marge de cela.

Quelle analyse faites-vous du projet ?

Je pense que l’administration déconcentrée est une prérogative de l’État. Au Mali, il y a deux types d’administration superposés, celle déconcentrée, de l’État et l’administration décentralisée, symbolisée par les collectivités territoriales et gérée par les élus. La décentralisation en tant que projet politique, c’est comment donner une légitimité et une crédibilité à l’État sur l’ensemble de son territoire. Une organisation territoriale vise à rapprocher l’État des populations, parce qu’un État qui n’offre pas de services publics n’a ni légitimité, ni crédibilité aux yeux des populations.

Le gouvernement dit que ce redécoupage date de 2012, c’est-à-dire de l’époque de l’ancien Président Amadou Toumani Touré (ATT)…

Effectivement, c’est un projet d’ATT en 2012, mais vise-t-il une administration déconcentrée ou décentralisée ? De mon point de vue, ATT n’a créé que des régions déconcentrées, parce que les régions décentralisées on ne les crée pas comme ça. Si l’État veut créer des régions ou se faire représenter, c’est sa prérogative. Il peut décider tout seul des régions où il veut se faire représenter, mais c’est différent de la décentralisation. On ne peut pas créer de régions décentralisées sans aller à un débat avec les populations.

Justement, du 13 au 18 novembre, il y a eu des concertations régionales pour parler du projet.

(Rires) Ce genre d’exercice doit commencer de la base vers le sommet et prendre entre un et deux ans. Aujourd’hui, nous avons la chance d’avoir des élus qui représentent les populations depuis le niveau communal. Avec l’accompagnement des services techniques et des organisations de la société civile, on peut organiser des débats avec des propositions techniques, des critères, mener toute une série de travaux pour faire émerger ces régions à partir du résultat des discussions, un consensus et un choix des populations. À ce moment-là, on aura des collectivités décentralisées. Des concertations régionales ne résoudront pas le problème. Il faut une réelle mobilisation des ressources et des capacités internes pour reconstruire le pays. Le problème, c’est l’État, car la Nation malienne est intacte, on l’a vu lors des négociations de l’Accord à Alger. Dans la salle, les discussions étaient rudes, mais dans les couloirs régnait une ambiance plutôt conviviale entre tous les Maliens.

Certaines communautés, notamment les membres de l’association Ir Ganda, pensent que l’État veut les défavoriser ?

Je comprends, c’est à cause de la confusion autour de ce projet. Quand on entame ce genre des réformes, on doit clarifier les choses au préalable, préciser pourquoi il faut faire cette réorganisation, pour atteindre quel objectif et expliquer quel est le bénéfice pour le pays. Ensuite chacun prend position en connaissance de cause. Cette réorganisation du territoire est une question passionnelle. Les communautés tiennent à leurs territoires et sont sensibles à tout ce qui les touche. Les gens sont prêts à mourir pour leur territoire.

Des travaux ont déjà eu lieu par le passé sur la décentralisation au Mali, mais cela n’a jamais abouti…

Justement, il faut apprendre de ces erreurs. Des études ont été menées sur cette question dès 1994, quand j’étais à la Mission de décentralisation. L’actuel Président IBK était alors Premier ministre. À l’époque, après la communalisation, nous avions commencé à réfléchir sur la régionalisation, qui était la deuxième étape. Les réflexions ont été enclenchées et on a même fait des scenarii avec 14, 24 et 30 régions. Les documents existent.

Propos recueillis par Baba Ahmed

 

Lire aussi

Mali-Burkina Faso: retour sur l’opération qui a permis de libérer les otages enlevés au Benin...

Drones de surveillance, hélicoptères de combats, avions de chasse F-16, avions de largage des parachutistes, plusieurs...
Signature, Accord de paix, Mali,

Mali : accord pour la paix, quatre ans après, la paix reste un mirage...

Voilà quatre bonnes années que le Mali a signé un accord pour la paix et la stabilité le 15 mai 2015 avec des groupe...
Opération, Barkhane, Mines artisanales, Sahel, Mali,

Mali : « c’est l’arme des lâches », l’opération « Barkhane » face aux mines artisa...

Les engins explosifs improvisés, principale menace contre l’armée française au Sahel, soulignent le caractère vici...
Rencontre, Accord politique, Boubacar Alpha Bah, Gouverneurs, Elections, Mali,

Mali : mise en œuvre de l’accord politique, le ministre chargé de l’administration du territo...

‘’La réussite des réformes politiques et institutionnelles,  le dialogue politique, stabilisation du pays en trou...