Mali : Djimé Kanté à propos de la grève de 72 heures à l’hôpital Gabriel Touré, «depuis des mois, il est impossible de faire les analyses élémentaires à l’hôpital Gabriel Touré», «nous réclamons juste le strict minimum pour pouvoir travailler…»

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Depuis hier, le mercredi 7 août 2019, le syndicat des travailleurs de l’Hôpital Gabriel Touré a entamé une grève de 72 heures. Dans l’interview qui suit, Djimé Kanté, le porte-parole des grévistes expliquent les raisons de ce énième arrêt de travail dans l’un des plus grands structures sanitaires du pays. 

Le Républicain : Vous êtes le porte-parole du comité syndical de l’Hôpital Gabriel Touré. Qu’est ce qui explique cette nouvelle grève de 72 heures ?

Djimé Kanté : Merci beaucoup. Cette grève de 72 heures (7,8, 9 août 2019) est la suite logique d’une série d’activités que le comité syndical de l’Hôpital Gabriel Touré a entrepris depuis plusieurs années déjà. Depuis plusieurs années, le Centre Hospitalier Universitaire Gabriel Touré (CHUG) fait plusieurs types de revendications : des assemblées générales, des sit-in. En mars dernier, nous avions déposé un préavis de grève. Et les négociations ont abouti à la suspension et non la levée du mot d’ordre de grève. Suite à cette suspension, des échanges ont eu lieu à long terme. Et entre temps, nous avons eu un nouveau directeur. Je précise que l’ancien directeur avait été relevé pour mauvaise gestion. Le nouveau directeur est donc arrivé. Je pense qu’il a pris fonction en avril. Suite à des négociations, des engagements ont été pris. Maintenant ces engagements qui ont été pris, qui devraient permettre en ce temps de doter l’Hôpital Gabriel Touré de moyens indispensables pour soigner ceux qui choisissent la destination Gabriel Touré, ou pour soigner ceux qui sont évacué ici, n’ont pas été respectés. Donc nous nous disons en temps que syndicat responsable, il est inadmissible tout le temps qu’on soit dans les mouvements de contestations et que jamais les engagements pris ne soient respectés. C’est le premier point d’ailleurs de notre doléance cette fois-ci. Vers mi-juillet, nous avons commencé des mouvements de protestations à l’intérieur de l’Hôpital. Nous avons observé six jours de sit-in. Au cours de ces sit-in, nous réclamions le strict minimum, le petit matériel indispensable pour  le fonctionnement  de l’Hôpital. Ça veut dire qu’il ne s’agit plus d’analyses médiales, il ne s’agit plus de radiologie, il ne s’agit plus de scanner, mais il s’agissait simplement  du simple papier. Lors des négociations, le Directeur de l’Hôpital lui-même l’a dit. Il dit que nous nous parlons de papier, mais lui à son bureau, il n’a même pas d’agrafe. Donc  c’est terrible. Ça veut dire qu’il n’y a pas d’ordonnance pour prescrire. Le médecin est souvent obligé de déchirer des cartons pour prescrire les produits. C’est inadmissible dans un hôpital. Et surtout que dans ces conditions. Quand vous amener votre ordonnance à la pharmacie, une copie doit rester à la pharmacie. Et le malade doit payer de sa poche pour qu’une copie puisse rester au niveau de  la pharmacie.  Il y a aussi les consommables. Les simples bandes on n’en trouvait pas, l’alcool, n’en parlons  pas. Et à côté de cela, depuis des mois déjà, il est impossible de faire des analyses élémentaires  dans  le CHU Gabriel Touré. Je rappelle au passage que l’Hôpital Gabriel Touré est l’Hôpital le plus important du Mali. Gabriel Touré à lui seul opère plus que l’ensemble des structures de santé du Mali. L’hôpital Gabriel Touré, c’est 50% de l’ensemble des opérations du Mali, Gabriel Touré  c’est près de 150 000 patients pas an. Et Gabriel Touré c’est aussi plus de 400 lits. Donc comprenez que dans cet Hôpital, lorsqu’on n’arrive pas à trouvé du papier pour prescrire, lorsqu’il n’y a pas de gants, lorsque sur un lit d’hôpital, de l’eau de toilettes souillent de part et d’autre, lorsque dans cet hôpital on arrive à avoir des insectes partout, lorsque dans cet hôpital les conditions d’hygiène sont elles que l’accompagnant du malade sort souvent avec des maladies et que  le malade revenu à Gabriel Touré puisse avoir des complications, il est important pour nous en tant que responsable syndical d’alerter. Nous avons alerté, nous avons écrit, nous avons fait des sit-in. Et la seule chose qui nous reste maintenant c’était ce préavis de grève. Et ce préavis de grève sincèrement n’avait pas été déposé pour être observé. C’est un préavis de grève pour prendre d’abord l’opinion nationale et internationale sur les difficultés des travailleurs de l’hôpital. Et il y a une situation malheureuse qui s’est déroulée récemment à Gabriel Touré. Peut être certains vont faire l’amalgame en croyant que le préavis est lié à ça. Mais je rappelle simplement que le préavis date de mars. Ce préavis, qui a été déposé, a été déposé au moment où on ne parlait pas de ces évènements. Un préavis ne se dépose pas aujourd’hui pour aller en grève demain. Un préavis est déposé 15 jours avant d’aller en grève. Et nous avons déposé ce préavis il y a peu près 17 jours de cela. On ne parlait pas de ces évènements en ce moment. Concernant ces doléances, ce que nous réclamons aujourd’hui, ce n’est pas la mer à boire. C’est juste le strict minimum pour pouvoir travailler. Nous sommes pénalisés à tous les niveaux. Même l’allocation familiale, il y a des problèmes pour les avoir. En tant que syndicat, nous ne pouvons pas rester les bras croisés face à ces situations. Mais nous estimons aussi que ce combat que nous sommes en train de mener, ne devrait même pas  être  le nôtre, ça devrait être des journalistes que vous êtes, du citoyen lambda. Et c’est ça justement le problème. On a vraiment beaucoup de soucis, nous restons ouverts au dialogue pour trouver une solution.

Quels sont les points les plus importants de vos doléances ?

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Il  y a d’abord  le budget de  l’Hôpital qui a été  réduit de plus de 75%. Donc on demande aujourd’hui à Gabriel Touré  de fonctionner avec 200 millions de FCFA par an. Ce n’est pas possible, ça ne peut même pas faire fonctionner un CSCOM (Centre de santé communautaire). Nous demandons à ce que l’Hôpital soit doté d’un budget conséquent indispensable à son fonctionnement. Nous exigeons d’avoir le petit matériel bureautique et des matériels d’hygiènes (alcool et autres) qui sont importants pour l’hôpital. C’est inadmissible qu’il n’y ait pas ces matériels importants ici. Nous demandons à ce que les droits des travailleurs contractuels qui sont assurés à l’AMO soient ouverts pour obtenir les médicaments. Nous demandons aussi que les émoluments du personnel qui souffrent de quatre mois de retard, soient simplement payés. Quand on travaille, on doit avoir son salaire. En plus des émoluments, il y a les indemnités ou primes de responsabilités des travailleurs  qui souffrent aussi depuis quatre mois. A côté de tout cela, le travailleur passe la nuit à l’hôpital dans ces conditions pénibles et insupportables. Mais pour ces primes de gardes, c’est  vraiment des soucis. Il y aussi un problème par rapport à la restauration de l’Hôpital, l’hôpital est doté d’un budget qui lui permet pour le personnel  soignant de garde, de manger à l’hôpital afin de  ne pas avoir  à sortir  chercher à manger pour laisser  le  malade seul. A cause  de  la coupe budgétaire, c’est  les travailleurs qui mettent la main à la poche pour manger  et même aider  les indigents hospitalisés à manger. Nous demandons à ce que durant  le reste  de 2019, nous ne nous soucions plus de ce problème. C’est des points sur lesquels nous sommes restés intransigeants, des points sur lesquels nous n’allons pas revenir : remettre le budget de l’hôpital à sa place pour lui permettre de fonctionner, doter l’hôpital du petit matériel indispensable à son  fonctionnement, payer les arriérés, les émoluments du personnel, couvrir immédiatement  le droit du personnel à l’AMO. C’est les quatre points qui font l’objet de blocage. Malgré la grève, on a senti une réelle volonté du ministère de la santé pour nous écouter.

Ça veut dire que le dialogue n’est pas interrompu entre vous ?

Évidement. Avec la direction de l’Hôpital il n’y a pas de problème, avec le ministère de la santé aussi. Mais nous savons qu’il faut aller au-delà du ministère de la santé, aller à la primature, voire la présidence de la République. Car il est clair que c’est une question de manque de volonté politique. Non, ces promesses sont mêmes de nature à détruire le reste de l’existant. Vous savez, l’hôpital est dans ce trou aujourd’hui car l’Etat est l’un des plus gros mauvais payeur. Imaginer  que les blessés de guerre qui arrivent à l’hôpital, sont totalement pris en charge. Normalement l’Etat doit rembourser cette prise en charge pour que l’hôpital puisse continuer à fonctionner normalement. Mais ce n’est pas le cas. Il y a beaucoup d’arriérés, beaucoup d’impayés à ce niveau. Egalement la politique du gouvernement veut que, lorsque vous arriver à l’hôpital malade (aux urgences), qu’on prenne soin de vous d’abord ensuite le remboursement va suivre. Mais l’Etat ne paye pas.

Il y a une situation récente qui prévaut au niveau de la pédiatrie  de l’hôpital Gabriel Touré. Qu’a fait le syndicat à ce jour ?

Nous sommes au courant. Après avoir appris comme tout le monde, on a été rencontré les médecins, on a échangé avec la direction, avec le ministère. Mais seulement c’est une situation  qui ne surprend pas. Et ce que je vais vous dire, des situations plus graves peuvent arriver très bientôt que ce qui s’est passé à la pédiatrie si rien n’est fait. Je vous donne juste un exemple. Prenons l’ORL. Si un garçon arrivait à avaler une pièce de jeton, ce qui est très fréquent au Mali. L’enfant peut perdre la vie l’hôpital, parce que le petit matériel capable d’extraire le jeton, n’existe pas. D’autres équipements indispensables dans ce service ORL, seule unité de Gabriel Touré au Mali qui peut faire ces choses là, manquent. Même si une graine d’arachide arrive à être bloquée à travers votre gorge, vous allez arriver  à Gabriel Touré en train de marcher, de rire. Mais malheureusement vous allez laisser la vie. Mais ce qui se passe à la pédiatrie, depuis combien de temps, depuis sa construction, nous ne cessons de dénoncer, j’ai l’habitude de faire  des vidéos ou j’interpelle les autorités en disant que les enfants sont en train de mourir pour cause d’hypothermie (des enfants prématurés qui n’avaient pas de lampes chauffantes pour survivre). Maintenant pour ce qui s’est récemment passé, il faut préciser  que contrairement à ce qui a été annoncé sur les réseaux l’enfant n’a pas été amputé, et son amputation n’est pas à l’ordre du jour. Mais avant, il y a eu un autre enfant qui a avait été amputé dans les mêmes conditions. Donc ceux qui parlent de trois enfants amputés ne disent pas vrai.  Un seul enfant a été amputé et c’est une fille. Quand les parents arrivaient avec l’enfant, il était sérieusement infecté et il avait besoin de produit sanguin dans un hôpital totalement délabré où il n’y a que deux infirmières pour s’occuper de plus de 40 enfants. Ce qui est impossible dans ces conditions d’attendre de ce  personnel un résultat. La cause de l’amputation  donc peut être due à plusieurs facteurs : erreur médicale, négligence du personnel. Mais il est fort possible aussi que l’environnement dans lequel se trouve l’enfant soit aussi la cause d’une infection attrapée à l’hôpital. L’enfant peut venir aussi avec l’infection. Le produit sanguin qui a été injecté peut être aussi de mauvaise qualité, etc. Bref, il peut avoir beaucoup de choses et malheureusement nous n’avons aucun plateau technique pour vérifier la qualité des médicaments qui nous arrivent et pour vérifier le produit sanguin qui est injecté. C’est donc vraiment déplorable, nous compatissons sincèrement à la douleur de cette famille. Il faut que les autorités aillent vite pour éviter des situations de ce genre.

Quel appel avez-vous à lancer aux autorités, aux patients et aux travailleurs de Gabriel Touré ?

Je lance d’abord un appel aux hommes de médias, d’essayer, en plus du sensationnel, en plus du politique, de s’intéresser un peu à leur propre santé. Autrement dit, de s’intéresser à nos hôpitaux. Le deuxième appel que je lance s’adresse au personnel soignant et à tous les structures sanitaires du Mali. Ceux qui viennent dans les hôpitaux ne viennent pas par gaieté de cœur. Donc chaque fois que vous touchez à un malade, il faut comprendre que vous être en train de toucher à votre propre enfant, à votre mère, etc. Donc il faut faire ce travail avec professionnalisme et dignité. Car il faut le dire, les autorités ont beau investir dans les structures de santé tant qu’on n’a pas un personnel conscient le problème va revenir. Et il y a malheureusement des brebis galeuses et des actes qui sont posés dans les hôpitaux qui ne nous rendent pas fier. Il faut avoir le courage de le dire. C’est pourquoi récemment à Gabriel Touré nous avons remercié tout les bénévoles. Et le dernier appel s’adresse aux autorités. Lorsqu’ils choisissent des responsables pour diriger les hôpitaux, ils doivent faire énormément attention. Ça fait plusieurs années que les fonds de l’Hôpital sont détournés. Il y a un régisseur qui s’est retrouvé en prison pour le détournement de plusieurs milliards au niveau de Gabriel Touré. Cela n’est pas de nature à rassurer  le médecin. Ils doivent aussi d’accepter de se faire soigner dans nos hôpitaux. C’est important. Nous avons vu un président de la République qui a été malheureusement tabassé, avant son évacuation, il a fallu le mettre en condition  dans nos hôpitaux. Donc quelque soit votre rang, quelque soit votre richesse, tout le monde peut à tout moment se retrouver dans un hôpital du Mali. Et le lit que vous allez mettre aujourd’hui dans un hôpital peut être le lit qui vous accueillera demain, etc.

Les usagers doivent comprendre qu’il y a beaucoup de choses qui se disent. Mais je vous informe que les médecins de l’hôpital de Gabriel Touré font parti  des médecins les plus performants d’Afrique. Et toutes les structures privées  dans lesquelles les gens vont se soigner, si ça chauffe, ils reviennent vers Gabriel Touré. Chacun à une douloureuse anecdote sur l’hôpital Gabriel Touré. Mais de la même manière tous les Maliens sans exception, ont également parlé de Gabriel Touré en bien.

Nord sud journal avec Le Républicain

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