Mali : L’armée et le pouvoir politique, réverbérations sur les évènements du 22 mars 2012 et du 18 août 2020

L’irruption de l’armée sur le champ politique devient de plus en plus fréquente ces dernières années au Mali. Les évènements du 22 mars 2012 et du 18 août 2020 présentent des similitudes qu’il convient de rendre compte afin de mieux saisir les causes réelles des interventions militaires.

Pour Jean François Médard, l’intervention périodique et « spectaculaire » de l’armée dans le champ politique remet en cause le processus démocratique amorcé depuis la fin des années 1980. Cette récurrence de l’intervention de l’armée conforte l’idée que l’Afrique serait condamnée tout au long de son histoire contemporaine au régime autoritaire et aux aventures non démocratiques (Médard, autoritarisme et démocratie en Afrique noire, 1992, p. 92). Céline Thiriot avertit à juste titre qu’en Afrique subsaharienne, « l’armée ne saurait être assimilée uniquement à un élément réactionnel aux crises sociales. Il faut voir comment les mécanismes internes d’organisations et les rapports sociaux au niveau de l’armée traduisent et réfractent les crises sociales » (Thiriot, 2008, p 15-34). Dans la démocratie, le pouvoir s’acquiert par les urnes et non par les armes. Partant de ce constat, toute forme de prise de pouvoir par la violence fragilise la démocratie.

Cependant, l’irruption régulière de l’armée sur le champ politique peut permettre aussi de rendre compte de la nature réelle d’une  pratique démocratique. Les lignes qui suivent permettront de démontrer à partir des évènements du 22 mars 2012 et du 18 août 2020 que l’intrusion régulière de l’armée sur le champ politique  permet de saisir la nature réelle de la pratique démocratique au Mali.

L’intrusion de l’armée sur le champ politique comme facteur de fragilisation de la démocratie au Mali

Les évènements du 22 mars 2012 et du 18 août 2020 traduisent un recul de la démocratie qui implique la libre conquête du pouvoir par les acteurs politiques et la régulation juridique des rapports qu’entretiennent ces acteurs. Ce qui est contraire à toute forme de conquête du pouvoir par la violence. L’intervention de l’armée fragilise la démocratie. L’exercice du pouvoir politique par les militaires peut conduire à des dérives autoritaires notamment la concentration des pouvoirs comme ce fut le cas après le coup d’Etat du 19 novembre 1968 contre Modibo Keita. La conquête et l’exercice du pouvoir est destinée aux acteurs politiques et s’effectuent suivant les règles établies à cet effet. La fonction des miliaires est d’assurer la défense du territoire et non d’exercer le pouvoir politique. L’armée est l’institution sur laquelle le pouvoir politique s’appuie pour assurer l’effectivité de ses décisions. L’irruption régulière de l’armée sur le champ politique apparaît dès lors comme un moyen de fragilisation du pouvoir politique. Mais, si l’intrusion de l’armée sur le champ politique est considérée comme un facteur de fragilisation de la démocratie, elle participe par la même occasion à rendre compte de la véritable nature d’une pratique démocratique. 

L’intrusion de l’armée sur le champ politique comme marqueur de la limite de la pratique  démocratique au Mali

La démocratie au Mali semble se limiter à l’organisation périodique d’élections sans tenir compte du traitement des demandes sociales. Cette conception formelle de la démocratie ne tient pas compte des aspirations légitimes des populations. La véritable démocratie est celle qui porte à la fois sur l’efficacité économique et la justice sociale. Or, le Mali semble se limiter à la conception minimaliste de la démocratie qui consiste seulement à organiser des élections sans se préoccuper du bien-être des populations. Amadou Keita souligne à juste titre que le « système politique instauré par la troisième République du Mali a plus consisté à mettre en place des institutions de la démocratie que d’impulser une gestion véritablement démocratique des affaires publiques. (Keita, Le Mali entre doutes et espoirs, 2013, p. 133). Cette conception minimaliste de la démocratie basée sur le fétichisme électorale est l’une des limites les plus importantes de la pratique démocratique au Mali. Elle est loin de rendre compte de la véritable démocratie basée sur la justice sociale, le respect des droits de l’homme et l’efficacité économique. Les mobilisations sociales initiées par le M5-RFP qui ont précédés le renversement de l’ancien Président Ibrahim Boubacar Keita par les militaires, avaient comme principales revendications le changement du mode de gouvernance basé sur le patrimonialisme, le favoritisme et la gestion familiale des affaires publiques. L’élite politique malienne postcoloniale se caractérise par son incapacité à faire la différence entre les biens de l’Etat et son patrimoine personnel. L’intervention militaire du 22 mars 2012 et du 18 août 2020 traduisent les limites de la pratique démocratique basée sur l’organisation des élections que sur la satisfaction des demandes sociales. Il existe deux sortes de légitimités dans les régimes démocratiques contemporains. La légitimité obtenue par les urnes (inputs) et celle qu’on obtient à travers la satisfaction des demandes sociales (outputs). La légitimité obtenue par les urnes doit nécessairement être accompagnée de la satisfaction des demandes sociales. L’une des limites de la pratique démocratique au Mali semble être l’insatisfaction des demandes sociales par les élites politiques qui ne se préoccupent que des futures échéances électorales au détriment de l’amélioration des conditions de vie des gouvernés. Dès lors, l’armée ne sera jamais loin du champ politique.

Mandiou TRAORE

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon et

Doctorant en droit privé à l’Université Jean Moulin

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