Mali : Le « parti de l’islam » de Mahmoud Dicko joue les trouble-fête

Tenant d’un wahhabisme local et partisan d’un dialogue avec les djihadistes, l’imam Mahmoud Dicko entend désormais jouer un rôle plus politique. Accusé de vouloir imposer la charia aux Maliens, il inquiète les défenseurs d’une République laïque. Mais ses critiques contre les élites font mouche : sa popularité pourrait lui donner des idées pour l’élection présidentielle prévue en 2023.

Au Mali, le pouvoir des juges n’est bien souvent qu’une illusion, surtout lorsqu’il entre en confrontation avec celui des religieux. Quand le 3 mars 2020 un procureur zélé a convoqué Mahmoud Dicko, l’un des imams les plus connus du pays, et la principale figure du wahhabisme malien, afin qu’il s’explique sur des propos tenus quelques jours plus tôt au cours d’une réunion publique, ses motivations n’ont pas pesé lourd face à la mobilisation des partisans du prédicateur.

En moins de deux heures, après que la convocation a fuité sur les réseaux sociaux, des milliers d’hommes et de femmes se sont rués vers le tribunal de grande instance de la Commune V de Bamako dans le but d’empêcher leur leader de répondre à la convocation du magistrat. Craignant que la manifestation ne dégénère, le gouvernement a vite choisi son camp. Dans les minutes qui ont suivi, Tiébilé Dramé, le ministre des affaires étrangères, s’est rendu en personne au domicile de Mahmoud Dicko comme on va à Canossa1. Alors que l’imam, quelques jours plus tôt, avait une nouvelle fois dénoncé l’incurie du régime et appelé le peuple à prendre son destin en main et à descendre dans la rue le 6 mars propos qualifiés par certains de « séditieux », qui lui avaient valu cette convocation, le ministre lui a présenté au nom du gouvernement ses plus plates excuses et lui a assuré que la convocation ne tenait plus. L’imam pouvait alors venir parader devant le tribunal, sous le regard ahuri des magistrats et des greffiers qui se trouvaient à l’intérieur, et demander à son peuple de fidèles de rentrer calmement chez eux…

« On a senti le vent du boulet »

Finalement, la manifestation du 6 mars a été annulée à la demande de plusieurs chefs religieux, dont le chérif de Nioro, Mohamed Ould Cheikna Bouyé Haidara, l’un des « guides » les plus écoutés du pays2, et au grand soulagement du pouvoir. Au palais présidentiel de Koulouba, « on a senti le vent du boulet passer très près », admet un conseiller du président Ibrahim Boubacar Keïta (surnommé « IBK »). Durant quelques heures le 3 mars, plusieurs observateurs ont craint que la vague de colère ne dégénère ; certains ont même pensé à un possible coup d’État. « Si la manifestation du 6 mars avait eu lieu, on ne sait pas comment cela aurait tourné », poursuit le conseiller.

Cet épisode a rappelé deux choses sur le Mali : les juges n’y sont que des pantins du pouvoir, que celui-ci utilise à sa guise ; et il suffirait d’un mot de l’imam Dicko, appuyé par une ou deux autres des principales figures religieuses du pays, pour que le régime vacille.

Orient XXI

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