Moussa Ag Acharatoumane : «Le Premier ministre par intérim aurait dû profiter de cette tribune pour exprimer la compassion du gouvernement aux familles des centaines de morts au Nord et au centre»

Moussa Ag Acharatoumane, secrétaire général du Mouvement pour le Salut de l’Azawad (MSA) est un acteur clé aussi bien sur le plan sécuritaire que politique dans la région de Ménaka. Le 24 septembre dernier, il a suivi avec beaucoup d’intérêt le discours du Premier ministre par intérim, Abdoulaye Maiga à la tribune des Nations unies. Notre interlocuteur a bien voulu donner sa réaction au discours du Mali prononcé par le premier ministre Abdoulaye Maiga.  « Je suis heureux que le gouvernement ait réaffirmé son engagement à mettre en œuvre l’Accord pour la paix et  la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger, à rétablir l’ordre constitutionnel et à faire face aux multiples crises auxquelles le pays est confronté , nous confie-t-il. le Premier ministre par intérim aurait dû soutenir les aspirations du continent africain, exprimées par le président de l’Union africaine, à réformer le Conseil de sécurité en fonction de l’évolution mondiale, afin que le continent puisse participer pleinement au progrès du monde ». Ces derniers mois, les attaques des groupes terroristes liés à l’organisation État Islamique ont fait des centaines de morts parmi les civils dans la région de Ménaka. « Le Premier ministre par intérim aurait dû profiter de cette tribune pour exprimer la compassion du gouvernement aux familles des centaines de morts au Nord et au centre tués par des extrémistes et solliciter l’accompagnement de la communauté internationale pour faire face à la grave crise humanitaire qui touche nos populations », dit Ag Acharatoumane qui ajoute « Vu la situation de notre pays, nous devons prôner l’apaisement avec nos voisins immédiats, car c’est ensemble qu’on va relever le défi sécuritaire qui touche nos espaces communs ».

Quelles sont les possibilités de conjuguer les efforts entre les FAMa et les groupes signataires de l’Accord pour faire face à l’État islamique?

Moussa Ag Acharatoumane : Aujourd’hui, vu la situation qui prévaut à Ménaka et Gao, je pense qu’on ne peut pas se dispenser d’amener les Forces de défense et de sécurité et les mouvements signataires à conjuguer leurs efforts contre Daech. Daech est une organisation qui combat tout le monde, les Forces armées maliennes (FAMa), les mouvements signataires, les populations locales et même les partenaires internationaux. Donc, aujourd’hui, nous n’avons d’autre choix que de nous mettre ensemble pour faire face à ce “monstre”. Parce que Daech,  c’est un véritable “monstre”, malheureusement qu’ici les gens n’ont pas pris encore l’ampleur de la gravité de la situation et de la menace qui est en face. Cette menace est inédite. 
        

Quels sont les obstacles à une telle unité d’action et quelle solution pour y arriver ?

Le fait que la mise en œuvre de l’Accord tarde à avancer, je pense que c’est l’un des obstacles malheureusement qui fait qu’il n’y a pas d’unité d’action par rapport aux menaces sécuritaires que le pays vit. C’est pour cela qu’il est extrêmement important que les autorités de la Transition essayent d’accélérer la mise en œuvre de l’Accord, notamment suite aux décisions de la dernière réunion décisionnelle tenue à Bamako.

Cette réunion prévoit l’intégration de 13.000 éléments issus des mouvements au sein des Forces de défense et de sécurité. Compte tenu de la gravité de la situation sécuritaire, les autorités doivent faire en sorte d’avancer sur ce point. Cela va permettre à ce qu’on puisse recréer la confiance entre toutes les parties. C’est la seule solution pour avancer, parce que sans confiance, c’est extrêmement difficile. Ménaka est une exception. Les Forces de défense et de sécurité et les mouvements signataires, notamment le MSA, le Gatia et la CMA ont, de 2016 à maintenant, toujours conjugué leurs efforts pour sécuriser la localité.  
La crise aussi ne peut être résolue par la seule option militaire. Il faut que l’administration joue pleinement son rôle en ramenant les services sociaux de base auprès des populations; que des initiatives soient prises pour aider à réconcilier les communautés en les aidant à surmonter les problèmes inter et intra-communautaires.
Ces régions sont dans un sous-développement qui ne peut qu’être bénéfique aux organisations criminelles, car elles ont en face d’elles une jeunesse qui n’a pas beaucoup de perspectives. Nous avons aussi des frontières souvent tracées en divisant des familles, des tribus, des communautés. De ce fait, nos États ne peuvent plus faire l’économie d’une collaboration renforcée pour mieux servir leurs populations des deux côtés de la frontière en tenant compte de ces réalités.

Quelle est la situation humanitaire dans la zone de Ménaka? 

Situation humanitaire très difficile, je dirais même dramatique. Parce qu’aujourd’hui, sur les six cercles que compte Ménaka, il n’y a plus que la ville de Ménaka, dans laquelle il y a des milliers de populations qui s’entassent. Des femmes, des enfants, des vieillards, des populations qui sont aussi venus les bras vides et n’ont absolument rien. Aujourd’hui, dans la Région de Ménaka pratiquement toutes les communes, tous les cercles se sont vidés de leurs populations.
Les populations se réfugient dans la ville de Ménaka, ou vont vers la Région de Kidal, l’Algérie ou le Niger. C’est une situation humanitaire extrêmement difficile. Je lance un appel pressant et urgent aux autorités, à tous les partenaires humanitaires internationaux qui sont présents chez nous pour venir en aide à ces populations en détresse surtout avec la saison des pluies et des maladies qui commencent à apparaître. Il faut un plan de riposte spécial pour cette région afin de venir en aide à ces populations sur le plan humanitaire.

Y a-t-il actuellement une interaction entre votre Mouvement et les FAMa ?

À Ménaka, oui. Nous travaillons ensemble. Nous coordonnons nos actions, échangeons des informations et sécurisons Ménaka ville ensemble. Notre souhait, c’est qu’on puisse aller au-delà de Ménaka. Il est important de sécuriser des villes comme Anderamboukane et d’autres cercles dans la région pour permettre aux populations de revenir chez elles. Parce qu’au fait, la vraie solution dans toute cette histoire, c’est de sécuriser ces zones-là pour permettre à ces populations de retourner chez  elles. C’est cela leur demande fondamentale et c’est ça aussi, je pense, la solution.

Quels sont les résultats de votre unité d’action avec les Forces de défense et de sécurité ?

Aujourd’hui, malheureusement la situation sécuritaire s’est beaucoup dégradée malgré le fait que les mouvements et les FAMa travaillent ensemble à Ménaka. Cela n’a pas empêché, en tout cas, que les 2/3 de la région tombent sous influence de Daech qui ne reste pas forcément dans les villes et dans les villages, mais qui vient, créer le chaos et se retire. Je pense  qu’il faut repenser toutes les stratégies antérieures pour les adapter à la menace du moment. Mais, ce qui est important à retenir, cette mission va être difficile pour les FAMa seules et les mouvements à eux seuls. Tous ces gens doivent conjuguer leurs efforts pour faire face à la menace.

Mais, il y a quelque chose aussi qui est important. Nous sommes dans une zone frontalière avec le Niger et le Burkina Faso. Il faut absolument que les autorités relancent la coopération transfrontalière sur le plan sécuritaire avec ces deux États. Parce que les Nigériens ont beau travailler, ils déplacent juste la menace au Mali. Les Maliens ont beau faire des efforts, ils déplacent juste la menace vers le Niger ou vers le Burkina. Il faut qu’il y ait une conjugaison d’efforts pour venir à bout de cette menace-là. Les Maliens seuls ne peuvent pas y arriver. C’est la même chose pour les pays voisins.

Quel genre de menace l’État islamique représente-t-il ? 

Une menace gravissime, parce que du 8 mars à nos jours, malheureusement dans cette zone, il y a eu presque 1.000 civils qui ont été tués par Daech. Il vient, il tue systématiquement les populations civiles. C’est cela qui rend le combat contre Daech extrêmement compliqué, difficile. Ils ne font pas de différence entre les femmes, les enfants, les vieillards. En plus, ils détruisent toute l’économie locale. Ils brûlent les marchés, les villages, prennent tous les biens des populations et le bétail. Comme vous le savez, l’économie de ces zones repose essentiellement sur l’élevage.
Les animaux des populations sont systématiquement volés dans ces zones-là. Et ce sont des animaux qu’on revend par la suite sur des marchés du Niger, du Nigeria, du Togo, du Bénin, etc. Et ces animaux rapportent beaucoup d’argent à Daech. Peut-être que les gens ne s’en rendent pas compte, mais à travers ces vols d’animaux, Daech est en train de faire une masse financière sans précédent. Il faut que les dispositions idoines soient prises entre les différents États pour mettre fin à cette économie criminelle.
Dans certains pays, je sais que des efforts sont en cours, mais il faut une collaboration à un plus haut niveau entre nos États pour stopper cette machine qui génère beaucoup d’argent sale. Daech est une menace à tout point de vue qui est en train de déstructurer nos sociétés, d’occuper notre espace, de bousculer nos populations, d’opposer nos communautés, d’entretenir une guerre civile. Car sa stratégie est de créer le chaos. C’est seulement dans le chaos que Daesh existe, c’est quelque chose à prendre au sérieux et à regarder de très près.

La mise en œuvre de l’Accord connaît quelques difficultés. Qu’est-ce qu’il faut aujourd’hui pour relancer le processus de paix ?

Effectivement, cela fait pratiquement six mois que le processus était malheureusement bloqué à cause des incompréhensions entre les parties signataires. L’espoir est revenu depuis la réunion décisionnelle que nous avons tenue à Bamako. Des annonces et des engagements ont été pris.
Je pense qu’on peut s’attendre à ce que, dans les jours à venir, l’Accord retrouve un nouveau souffle et peut-être avancer un peu plus. Cet accord fait partie du processus de refondation de notre pays. Le Mali ne peut plus se dispenser d’une nouvelle forme de gouvernance qui va s’adapter aux réalités du moment car nous sommes une société en pleine mutation, ce qui a prévalu il y a 60, ne l’est plus aujourd’hui.

Propos recueillis par Massa SIDIBÉ

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