Russie : Bons baisers de Moscou

Un mois après le sommet de Sotchi et alors que s’esquissent les contours d’une année 2020 au cours de laquelle, assurément, on reparlera d’elle en Afrique et ailleurs, la Russie mérite qu’on la juge avec toute la lucidité nécessaire.

Quels que soient ses rêves de revanche sur l’histoire contemporaine et sa volonté de réparer le traumatisme subi lors de l’éclatement de l’Union soviétique, Vladimir Poutine sait que son pays est loin d’être redevenu une superpuissance globale capable de rivaliser avec les États-Unis ou la Chine.

Si la Russie n’a plus les moyens d’imposer un nouvel ordre mondial, a fortiori de se présenter en modèle pour les peuples du monde, ce qu’elle recherche est clair : une place, toute sa place, dans cet ordre planétaire fragmenté et être reconnue en tant que joueur indépendant de premier rang sur l’échiquier géopolitique. Elle est en passe d’y parvenir.

Les participants au sommet de Sotchi l’auront remarqué : c’est sur le créneau de la sécurité définie comme condition de la souveraineté que Moscou s’est positionné pour vendre et élargir son influence. La Russie se présente en partenaire crédible muni de références solides : son intervention en Syrie, réussie au-delà de ses objectifs initiaux, a permis à Bachar al-Assad de demeurer au pouvoir, et son soutien indéfectible au Vénézuélien Nicolás Maduro maintient ce dernier la tête hors de l’eau même si une cinquantaine de pays, au premier rang desquels les États-Unis, ont décidé de ne plus le reconnaître en tant que chef d’État légitime.

Ami fiable

Cette posture d’ami fiable ne laisse pas indifférents les leaders africains, même si l’ami en question est à l’instar de tous les autres partenaires du continent  très loin d’être désintéressé.

De cette fiabilité, un homme peut témoigner : le maréchal libyen Khalifa Haftar. Cela fait quatre ans que dans cette guerre civile, meurtrière mais de basse intensité, qui oppose de façon sporadique 400 à 500 combattants de part et d’autre et se concentre depuis avril dernier dans les faubourgs sud de Tripoli, la Russie aide scrupuleusement cet ancien affidé de… la CIA. Elle lui a fourni des avions Sukhoï, des missiles, de l’artillerie et, depuis six semaines environ, deux cents snipers tout droit sortis de l’écurie Wagner Group, contrôlée par l’oligarque Evgueni Prigozhin, l’un des confidents de Poutine.

Au cœur de ce chaos de tribus et de cités-États qu’est devenue la Libye, le Kremlin siège dans le même camp que les Émirats, l’Arabie saoudite, l’Égypte et… la France, alors que l’Italie, le Qatar et surtout la Turquie portent à bout de bras le gouvernement de Fayez al-Sarraj. Un soutien multiforme puisque la Russie est allée jusqu’à imprimer des conteneurs entiers de dinars libyens pour le compte de son protégé, dont le rival contrôle la Banque centrale, en échange de cargaisons de pétrole.

Dans cette guerre sans issue, où les drones de combat chinois et turcs à 2 millions de dollars pièce tirent sur des miliciens en tee-shirt, jeans et baskets, le Kremlin joue un jeu qui est tout sauf stabilisateur. Mais qui, en dehors d’une Union africaine presque totalement marginalisée sur ce dossier, veut réellement voir la Libye renaître de ses cendres ?

Cyberpropagande à Madagascar

Un autre théâtre africain démontre à quel point l’offre russe peut être, a contrario, malléable et réversible : Madagascar. Une récente enquête du New York Times raconte comment le même Prigozhin (également actif en Centrafrique, au Mozambique et au Zimbabwe) a tenté d’influer sur le résultat de l’élection présidentielle, il y a un an, en soutenant le chef de l’État sortant, puis en le lâchant en rase (et pleine) campagne, quand il est apparu qu’il avait misé sur le mauvais cheval.

Acte I : mars 2018. Poutine et Prigozhin reçoivent secrètement le président malgache Hery Rajaonarimampianina (Hery) au Kremlin. Acte II : avril 2018. Une cinquantaine d’experts russes débarquent à Antananarivo, s’installent dans un hôtel, distribuent des gadgets électoraux, achètent des journalistes et des créneaux TV, envahissent la Toile de cyberpropagande en malagasy, le tout à la gloire du candidat Hery.

Acte III : août 2018. Une société russe du nom de Ferrum Mining opérant dans 48 secteurs d’activité (dont la sécurité) avec un capital dérisoire prend le contrôle de 70 % de Kraoma SA, entreprise d’État malgache qui exploite la méga-mine de chrome de Brieville. Un vrai jackpot. Derrière Ferrum Mining se profile l’ombre d’Evgueni Prigozhin. Acte IV : septembre 2018. Les experts russes, qui procèdent à leurs propres sondages, s’aperçoivent que Hery qu’ils appellent entre eux « pianimo » (le piano)  n’a aucune chance de l’emporter (il fera moins de 9 %).

De Benghazi à Antananarivo, en passant par Bangui

Décision est prise de le zapper et de soutenir l’un de ses rivaux, Andry Rajoelina, en tête dans les enquêtes d’opinion – et ce, il convient de le préciser, pratiquement à l’insu de ce dernier. Consigne est donc donnée aux influenceurs locaux contrôlés par Moscou de retourner leur veste : le slogan anti-Rajoelina « il a vendu nos terres aux Chinois » devient « la foi, l’espérance, l’amour », les trois mots fétiches tirés de la bible du candidat no 13. Acte V : Rajoelina est élu au soir du 19 décembre. Les Russes conservent leur butin. Un an (ou presque) plus tard, le chrome de Brieville, si précieux dans l’élaboration de l’acier inoxydable, est toujours à eux.

De Benghazi à Antananarivo, en passant par Bangui, il ne s’agit évidemment pas de dénier à Vladimir Poutine le droit de s’intéresser à l’Afrique. Après tout, comme le dit le président tchadien, Déby Itno, « la nature a horreur du vide », et les partenaires de Moscou auraient tort de ne pas chercher à en tirer profit. Mais ne soyons pas naïfs. Une fois dissipé l’effet des discours de Sotchi, apparaît une réalité désespérément banale. Les Russes font comme les autres, Français, Chinois, Américains, Indiens, Turcs, etc. In fine, seuls comptent les intérêts, sur le mur desquels les principes se brisent toujours. C’est par intérêt qu’entre les États les amitiés se nouent, et c’est par intérêt qu’elles se dénouent.

jeuneafrique

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