Transition au Mali : Soumeylou Boubèye Maïga «La neutralité des militaires, un esprit de raison et des compromis de confiance»

L’ancien Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga estime que pour réussir la Transition, le triptyque est nécessaire. Il livre dans un entretien avec l’Essor ce 1 septembre 2020, sa lecture de la situation actuelle de notre Mali.

Quelle est votre lecture de la situation du pays, marquée par l’irruption des militaires sur la scène politique suivie de la démission du président de la République ?

Je pense que ce qui est survenu le mardi 18 août dernier était pratiquement inévitable, parce que nous étions arrivés dans une situation d’impasse. Toutes les réponses qui ont été apportées à la crise depuis le mois de juin étaient à la fois tardives et insuffisantes. On s’acheminait tout droit vers une radicalisation encore plus dangereuse de part et d’autre. Je pense que le 18 août a permis d’éviter, au moins, ce processus de radicalisation et de confrontation. Maintenant, c’est à nous de saisir l’opportunité créée pour repartir avec des bases garantissant à la fois la légitimité et la crédibilité des institutions.

Êtes-vous rassuré par les premiers pas des membres du Comité national pour le salut du peuple ?

Ils sont sur un terrain qui leur était totalement étranger. Ils ont réussi à mener une action dans laquelle tout le commandement opérationnel de l’Armée a été impliqué. Maintenant, nous devons tous nous efforcer d’être dans une logique d’accompagnement et de soutien.

Pour réussir la Transition, nous devons respecter la neutralité des militaires, avoir un esprit de raison et nous concéder des compromis de confiance. Nous devons accompagner les militaires dans leur effort de faire émerger un consensus et ne pas les soumettre à des tensions inutiles ou d’exiger d’eux des prises de position plus ou moins partisanes.

La transition qui s’ouvre est perçue par nombre de nos compatriotes comme celle devant fonder le nouveau Mali. Quels peuvent être les contours de l’architecture, les missions et la durée de la transition?

En matière de transition politique, il faut être assez humble et se fixer des objectifs limités, mais importants pour le pays. Je sais que d’habitude dans les transitions, il y a toujours une sorte de tentation messianique. Dans la situation actuelle, il faut éviter de vouloir embrasser trop de choses. Je crois que les questions fondamentales portent essentiellement sur l’architecture institutionnelle, la feuille de route et la durée de la transition.

Pour l’architecture institutionnelle, il faut effectivement un exécutif dirigé par un président et un Premier ministre civils comme le préconise la Cedeao, mais dans lequel les militaires ont une présence qui reflète le rôle qu’ils ont joué et qu’ils doivent tenir pour garantir une certaine trajectoire. à côté de l’exécutif, notre position, c’est de créer un Conseil national de transition qui sera l’organe législatif dont la composition doit être inclusive, ayant une compétence législative pour la période de la transition. Ce Conseil national de transition devrait être composé des représentants des partis, de la société civile, des Forces armées et de sécurité.

Je pense que la feuille de route de la transition peut s’articuler autour des recommandations du Dialogue national inclusif. Parmi les réformes prioritaires, il y a la relecture de la loi électorale de manière à avoir un organe unique de gestion des élections avec la possibilité d’introduire une dose de proportionnelle dans toutes les circonscriptions qui ont plus de trois députés.

Ceci devrait entraîner une relecture des textes organisant la Cour constitutionnelle. Pour compléter le volet sur les élections, il faut opérationnaliser les Régions de Ménaka et de Taoudéni dont les textes sont déjà prêts afin qu’elles puissent participer en tant que telles aux élections.

Parmi les actions prioritaires, la transition devrait poursuivre le renforcement des capacités opérationnelles des Forces armées et de sécurité afin qu’elles puissent accomplir, avec encore plus d’efficacité, leurs missions de sécurisation des populations et du territoire, et consolider leur capacité à s’insérer dans les dispositifs régionaux et internationaux de lutte contre le terrorisme.

Le transition devra aussi poursuivre avec plus de rapidité la mise en œuvre des dispositions de l’Accord pour la paix et la réconciliation qui ne posent pas problèmes, et mettre concomitamment en place un cadre entre toutes les parties pour la relecture des dispositions controversées.

Cette feuille de route a besoin d’un large soutien international. C’est pourquoi, nous pensons qu’en plus de la Cedeao, de l’UA et des Nations unies, il faut intégrer dans le Comité de suivi des pays voisins, comme la Mauritanie et l’Algérie, avec lesquels nous avons nos plus grandes frontières. Ainsi que des partenaires comme le Tchad et le Maroc qui sont très impliqués dans notre processus de stabilisation, auxquels il faut ajouter la France, les états-Unis, la Chine et la Russie qui sont des membres permanents du Conseil de sécurité.

Sur la durée, les transitions réussies sur le continent ont généralement duré de 9 à 12 mois. La Cedeao a proposé 1 an. Si nous travaillons sur une base de consensus et de confiance, il n’est pas impensable que nous puissions avoir un glissement de quelques mois en raison de contingences liées notamment à la période des travaux agricoles qui correspond au troisième trimestre de l’année.

Ce qui me paraît le plus important, c’est que la réussite de la transition va reposer d’abord sur la capacité à construire un consensus entre les différents acteurs, y compris avec la communauté internationale. Parce qu’en tout état de cause, plus la transition dure, plus notre situation économique et financière va se détériorer.

Dernier point à notre avis, c’est d’élaborer un plan de relance économique lié aux conséquences de la Covid-19. On voit bien que cette crise a accentué la détresse économique de beaucoup de secteurs et de nombreuses couches de la population.

L’interruption de l’ordre constitutionnel ne risque-t-elle pas de détériorer la situation sécuritaire dans le pays, comme en 2012 ?

En 2012, les deux situations étaient pratiquement concomitantes, ce qui n’est pas le cas actuellement. Ce qui est sûr, c’est qu’une certaine forme d’instabilité institutionnelle pourrait beaucoup fragiliser la situation sécuritaire dans les parties Nord et Centre de notre pays, c’est-à-dire, dans un espace qui va de Tessalit à Ténenkou et de Nampala à Labbezanga, soit à peu près 940.000 km2.

C’est dans cet espace que se concentre l’essentiel des menaces qui pèsent sur la sécurité et la stabilité non seulement du Mali mais aussi de l’ensemble de la sous-région par rapport à laquelle nous sommes une véritable digue.

D’ailleurs, c’est pour cela que nous avions estimé que sanctionner par exemple nos officiers qui sont dans le CNSP, reviendrait à sanctionner directement toute l’Armée malienne, parce qu’elle serait privée d’un commandement efficace. Justement, ce sont tous ces enjeux qui nous obligent à évoluer rapidement.

S’il n’y a pas de consensus national pour servir de socle à la période qui s’ouvre, c’est évident que nous pourrions, non seulement nous mettre en danger au plan national, mais mettre en danger aussi l’ensemble de la sous-région parce que la sécurité et la stabilité sont indivisibles dans notre espace.

Les décisions qui ont sanctionné vendredi dernier le sommet des chefs d’état de la Cedeao sont-elles de nature à mettre le processus de transition sur les rails ?

Nous devons continuer d’être dans un dialogue constructif avec la Cedeao qui, elle-même, doit être plus dans une logique d’accompagnement et de soutien que dans une logique de sanctions. Celles-ci pénalisent avant tout les populations, non seulement les couches les plus vulnérables mais aussi nos entreprises et nos opérateurs économiques et leurs partenaires de la sous-région avec lesquels ils ne peuvent plus travailler à cause de la suspension des transactions financières internationales.

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